Pourquoi la mafia menace la victoire des étudiants en Serbie
En Serbie, le mouvement étudiant a remporté dimanche dernier la majorité absolue au Parlement. Le politologue Daniel Bochsler analyse les conséquences de ce bouleversement électoral, notamment les défis posés par la police et les services de renseignement.
Le succès de la Studentska Lista, le mouvement étudiant, vous a-t-il surpris?
Depuis cet été, le mouvement étudiant a retrouvé une forte capacité de mobilisation. Jeudi, 150 000 personnes sont descendues dans les rues de Belgrade, lors de l'une des plus grandes manifestations de l'histoire du pays. On pouvait donc s'attendre à ce que le mouvement obtienne un bon résultat aux élections. Mais je ne pensais pas que sa victoire serait aussi nette.
Avec le mouvement étudiant, des personnes qui n'ont jamais exercé de fonction politique vont faire leur entrée au Parlement. Est-ce que cela peut fonctionner?
C'est un peu la grande inconnue. Ces nouveaux venus, sans expérience politique, vont se retrouver face à une administration, des services de renseignement et une police où les personnes nommées par un parti autocratique occupent de nombreux postes.
Jusqu'ici, le mouvement a habilement évité de prendre clairement position sur les sujets politiques qui divisent. Où le situez-vous sur l'échiquier politique?
C'est très difficile à dire. Le mouvement étudiant est uni autour d'un objectif clair: faire le ménage en politique et rétablir la démocratie et l'Etat de droit. Mais pour le reste, il est presque impossible de savoir quelles sont ses ambitions politiques, car ses membres viennent d'horizons différents.
Ce drame a marqué le début du mouvement de protestation des étudiants. Pour ces derniers, l'effondrement de l'auvent était bien plus qu'un simple accident: il symbolisait les malfaçons, la corruption et les défaillances du gouvernement. Lors des premières manifestations, on pouvait ainsi lire sur les pancartes: «Nous sommes tous sous l'auvent de la gare.»
Selon un rapport du Conseil de l'Europe, près de 3,8 millions de personnes avaient déjà participé aux manifestations à la fin de l'année 2025. Face aux intimidations massives et parfois aux violences ouvertes du parti au pouvoir d'Aleksandar Vucic, le mouvement étudiant a adopté dès le départ une organisation décentralisée, fondée sur la démocratie participative. Cette organisation a permis d'éviter que la répression des autorités ne vise certains membres du mouvement en particulier.
Aleksandar Vucic était très proche de la Russie. Qu'en sera-t-il avec un nouveau gouvernement dirigé par le mouvement étudiant?
On trouve les deux tendances dans le mouvement. Certains sont de fervents nationalistes serbes et voient dans la Russie un pays frère, slave et orthodoxe, avec lequel ils pourraient faire front contre l'Occident. D'autres ont une approche plus pragmatique de la question, mais ils peinent à se faire entendre dans le mouvement.
Pourquoi?
Ces dernières années ont été extrêmement décevantes pour les Serbes pro-européens, car la Commission européenne n'a jamais réussi à parler d'une seule voix pour défendre clairement la démocratie.
Ils ont le sentiment que l'UE s'intéresse davantage au lithium serbe qu'à la démocratie et à l'Etat de droit de leur pays. C'est aujourd'hui un lourd handicap pour les pro-européens du mouvement étudiant.
Lors des manifestations étudiantes, on a parfois vu des drapeaux revendiquant l'appartenance du Kosovo à la Serbie. Quels sont les rapports du mouvement avec les nationalistes serbes?
La question du Kosovo est un sujet tabou en Serbie. Aucun parti politique n'oserait évoquer ouvertement l'indépendance du Kosovo. En revanche, le système de veto a plutôt bien fonctionné dans le mouvement étudiant. Ce sont les conseils étudiants des différentes universités et facultés qui ont constitué la liste électorale. Grâce à leur droit de veto, ils ont réussi à écarter de nombreux candidats nationalistes.
Qui dirigera le nouveau gouvernement?
Les étudiants ont délibérément laissé cette question en suspens. Les différents courants politiques vont certainement tenter de peser sur son orientation. Mais rien ne dit que le futur gouvernement sera proche des nouveaux députés. Il est question d'un gouvernement composé uniquement de technocrates, mais on pourrait aussi voir émerger un gouvernement populiste ou une coalition réunissant des forces politiques de sensibilités très diverses.
Le Parti progressiste serbe d'Aleksandar Vucic a subi une lourde défaite aux élections de dimanche. Mais le système qu'il a mis en place depuis 2012 reste intact, et ses partisans occupent toujours des postes dans l'administration, les autorités scolaires et la police. Comment changer les choses?
Je pense qu'un grand nombre d'entre eux changeront de camp par pragmatisme. Beaucoup sont des opportunistes qui ont profité d'un système clientéliste. Ils ne vont certainement pas défendre un système qui n'existe plus et dont ils n'ont donc plus rien à tirer.
Pourquoi?
Parce qu'ils entretiennent des liens étroits avec le régime, mais aussi avec le milieu criminel. En 2000, la Serbie a connu une révolution électorale comparable, qui a porté au pouvoir des réformateurs pro-européens. Trois ans plus tard, leur premier ministre, Zoran Dindic, a été assassiné, probablement avec la complicité des services secrets. Il avait tenté de s'attaquer à ces réseaux de pouvoir clandestins. Or, après 2012, les membres de ces réseaux, impliqués dans son assassinat, ont retrouvé des postes influents.
Vous pensez donc que la transition ne se fera pas dans le calme?
Le changement de gouvernement devrait se dérouler pacifiquement, puisque le parti au pouvoir a reconnu sa défaite. Mais le scrutin de dimanche a été marqué par des irrégularités et des violences. A Belgrade, un groupe nombreux d'individus vêtus de noir s'était rassemblé dans un parc situé entre le Parlement et le siège de la commission électorale. Il s'agissait probablement de criminels issus des mêmes milieux que ceux qui avaient régulièrement servi de gardes du corps à Vucic pendant les manifestations. Ils étaient peut-être aussi lourdement armés cette fois-ci.
Mais alors, pourquoi Vucic a-t-il reconnu sa défaite si rapidement et sans recourir à la violence?
Je ne dirais pas qu'il n'y a pas eu de violences. Dans tout le pays, des gros bras ont notamment agressé des observateurs électoraux et des membres de la commission électorale. En revanche, Vucic n'a pas mis à exécution le scénario qui consistait à refuser sa défaite et à recourir à la violence d'Etat.
(trad.: mrs)
