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«Il faut absolument montrer les corps de Boutcha et se forcer à les voir»

Ethique, droit, déontologie: plusieurs dimensions entrent en jeu lorsqu'il faut décider de publier une image de ce type.
Ethique, droit, déontologie: plusieurs dimensions entrent en jeu lorsqu'il faut décider de publier une image de ce type.Image: sda
Alors que le monde entier parle des civils ukrainiens tués à Boutcha, une question urgente se pose: les médias doivent-ils publier ces images? Et comment? Les réponses d'un photo-reporter et d'un professeur de droit de la communication.
06.04.2022, 05:4906.04.2022, 12:57
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Les images ont commencé à affluer sur les réseaux et les sites des agences de presse ce vendredi. Des civils. Abandonnés dans la rue, souvent avec les mains ligotées derrière le dos. Les photos de Boutcha évoquent des crimes épouvantables: exécutions sommaires, tortures.

On a beau être bombardé de photos de guerre depuis 40 jours, celles-ci sont beaucoup plus dures que les autres. Pour les médias, une question urgente se pose: que faire de ces images? Faut-il les publier? Et si oui, de quelle manière? Comment rendre compte d'un moment si important, sans choquer ni atteindre la dignité des morts? Certains journaux, comme par exemple Libération, en ont fait leur une. D'autres sont restés plus prudents.

Pour Niels Ackermann, photo-reporter, cela ne fait aucun doute: «Il faut absolument montrer ces images, et pas seulement. Il faut se forcer à les voir», affirme ce grand spécialiste de l'Ukraine.

«Il est très important que toutes les personnes qui peuvent avoir des doutes sur les responsabilités en jeu voient ces images»
Niels Ackermann, photo-reporter

Les photos des morts de Boutcha montrent qu'on a «franchi une étape supplémentaire dans l'atrocité», estime le photographe. «Ce n'est pas le fait d'un besoin tactique, mais d'une volonté délibérée de tuer des civils».

Montrer pour informer et, aussi, dénoncer. C'est d'ailleurs ce qu'a fait Libé, qui a accompagné sa photo d'un titre très éloquent: «la barbarie».

Eviter de prôner la violence

Mais si on décide de passer à l'acte, à quoi faut-il faire attention? «La jurisprudence reconnaît le droit d'illustrer des conflits avec des images violentes», explique Stéphane Werly, professeur en droit de la communication à l'Université de Neuchâtel. Mais sous certaines conditions: «Il ne faut pas exposer longuement ou de manière répétée des images avec un tel contenu». Le contexte change en fonction du média concerné.

«Les émissions de télévision doivent respecter la loi fédérale sur la radio et la télévision (LRTV), alors que tous les médias doivent répondre au droit pénal», poursuit le spécialiste. «Ces textes disent à peu près la même chose: la LRTV interdit de banaliser la violence, le droit pénal punit sa représentation». Il faut donc éviter de prôner la violence, ou de la présenter de manière gratuite. Ce qui, à priori, ne concerne pas les images d'un conflit.

«Si le média fait son travail correctement, il n'y a aucun problème au niveau de la LRTV ou du droit pénal», résume Stéphane Werly. Et d'ajouter:

«C'est très rare qu'un média se fasse condamner sur la base de ça»

Mais ça reste possible. Et c'est déjà arrivé. A une reprise un diffuseur s’est fait condamner pour avoir banalisé la violence, explique l'expert. Il s'agit d'une émission diffusée en 1998 par la chaîne alémanique Tele24.

Eviter de montrer les visages, flouter des parties de la photo: cela permet de ne pas atteindre la dignité de la victime.
Eviter de montrer les visages, flouter des parties de la photo: cela permet de ne pas atteindre la dignité de la victime.Image: sda

Tout n'est pas donc permis. Mais même en respectant le droit, où se situe la limite? «C'est un vrai enjeu aujourd'hui. Une pratique courante consiste à ne pas montrer les visages», réagit Niels Ackermann. «C'est quelque chose qui n'amène pas grand-chose de plus».

La volonté de ne pas montrer le visage de la victime vise à ne pas atteindre sa dignité. Un élément qui relève de la déontologie, c'est-à-dire les règles que la profession se donne elle-même et qui portent, dans ce cas, sur le respect de la personne. Stéphane Werly détaille:

«Cela implique qu'il ne faut pas pouvoir identifier la victime représentée sur une photo, en évitant par exemple de montrer les visages, ou en les floutant»

Une photo «poignante et sobre»

«Les images doivent raconter la cruauté des actes, avec pour limite la présentation du visage», résume Niels Ackermann, qui cite l'exemple d'une photo réalisée par un photographe de Reuters, partagée sur Twitter par une iconographe de Libération:

«Ce plan serré est très poignant et permet de respecter l'anonymat de la victime», analyse le photo-reporter. Surtout, il s'agit d'une image «très sobre», qui communique beaucoup d'informations à partir de quelques détails:

«Les vêtements nous indiquent que c'est une victime civile. Ses mains, presque momifiées, montrent qu'elle est morte depuis plusieurs jours. Et le fait qu'elles soient ligotées dit qu'elle a été tuée de manière brutale».
Niels Ackermann, photo-journaliste

C'est cette capacité à informer qui fait sa force. «Pour moi, une bonne photo doit être simple», poursuit Niels Ackermann. «Il doit y avoir peu de couleurs différentes, peu de bruit. Ainsi, on peut la lire très vite. Elle raconte, en une fraction de seconde, une réalité plus complexe».

Pas de différence entre des soldats ou des civils

Les images de Boutcha sont délicates parce qu'elles montrent des civils. Qui, de plus, ont été tués très récemment. Pourtant, sur le plan légal, cela n'a pas d'importance.

«Il n'y a aucune différence entre des soldats et des civils, ou si les images datent de quelques jours ou de plusieurs années», explique Stéphane Werly. «Ces éléments jouent un rôle au niveau de l'opinion publique: un enfant mort émeut plus qu'un soldat, une victime du conflit en Ukraine impressionne plus qu'un cadavre de la Grande Guerre. Mais les principes à respecter ne changent pas».

Finalement, le professeur estime qu'«il ne faut pas faire du sensationnalisme, par exemple en évitant de choisir les images les plus violentes». Sur le plan déontologique, la personne qui publie l'image doit également «faire la balance entre le respect de la vie humaine et le droit du public à être informé». Ce qui implique un certain degré de subjectivité.

La technologie pourrait alors venir en aide, affirme finalement Niels Ackermann: «Les filtres de protection qu'on trouve sur certains réseaux sociaux, comme par exemple Instagram, peuvent être utiles».

«Par moments, je m'impose de voir ces photos, tandis que d'autres fois, je n'ai pas la capacité de les digérer»
Niels Ackermann, photo-journaliste

En permettant de choisir s'il souhaite visionner ou non les photos, l'utilisateur peut faire son choix. Comme dans ce cas:

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