Société
Technologie

IA: le philosophe Nick Bostrom pointe les avantages de l'IA

Alliées ou concurrentes? L'IA a besoin de règles claires, selon notre expert.
Alliées ou concurrentes? L'IA a besoin de règles claires, selon notre expert.Donald Iain Smith / Getty

«L'IA est l’un des plus grands tournants de l’Histoire de l’humanité»

Le philosophe suédois Nick Bostrom est considéré comme l’un des plus grands spécialistes de l’intelligence artificielle. Il étudie les conséquences de cette technologie depuis des décennies. Il nous explique comment l’IA transforme la société et pourquoi l’Europe doit agir vite.
02.08.2026, 07:0102.08.2026, 12:09
Pascal Moser / ch media

L’intelligence artificielle nous fait-elle prendre conscience que les capacités humaines ne sont peut-être pas aussi uniques que nous l’avons longtemps cru?
Nick Bostrom: Oui. Je pense que beaucoup de personnes fondent leur estime d’elles-mêmes sur l’idée qu’elles apportent une contribution ou qu’elles prennent soin des autres. Elles subviennent aux besoins de leur famille ou possèdent des compétences particulières qui leur permettent d’être utiles à la société. Si, un jour, l’IA nous dépasse dans tous les domaines, notre capacité en la matière disparaîtra.

«On devra alors faire preuve d’une plus grande humilité quant à la place particulière que l'on s'attribue dans le monde»

Que représente cette évolution à vos yeux?
Elle pourrait constituer l’un des plus grands tournants de toute l’histoire de l’humanité, peut-être même le plus grand.

Pourquoi?
On assiste au passage d’une intelligence humaine à une intelligence artificielle. Si tout se déroule comme prévu, les générations futures pourraient en tirer profit pendant des milliers d’années.

«Les décisions que nous prenons aujourd’hui pourraient influencer l’avenir à long terme de toute forme de vie intelligente»

Nous en voyons déjà les premiers effets. L’IA est capable de rédiger des textes, de traiter des informations et d’accomplir des tâches qui exigeaient autrefois des compétences spécifiquement humaines. Comment percevez-vous cela?
A la fois avec enthousiasme et inquiétude. Cette transition pourrait mal tourner à de nombreux égards. Dans mes travaux, j’ai tenté d’analyser certains des risques auxquels on sera confrontés. Suivre tout ce qui se passe actuellement est devenu un travail à temps plein, ou presque. Les aspects à prendre en compte sont extrêmement nombreux.

Dans quels domaines faut-il agir en priorité?
L’un des principaux défis est celui de la sécurité de l’intelligence artificielle, ce que l’on appelle le problème de l’«alignment».

«Il s’agit de faire en sorte que des systèmes toujours plus puissants ne deviennent pas incontrôlables et ne finissent pas par nous détruire»

Le conflit opposerait donc l’humain à la machine. Cela ressemble à de la science-fiction ou à L’Apprenti sorcier de Goethe. Mais ce danger est-il vraiment crédible?
Il est largement reconnu aujourd'hui. Les principaux laboratoires spécialisés mènent des recherches pour développer des méthodes évolutives. Celles-ci permettraient d’aligner les systèmes d’IA sur les valeurs humaines. Mais le problème reste loin d’être résolu et le risque demeure considérable.

Et ce n’est pas le seul danger.
Non. Il faut aussi empêcher que des humains utilisent l’IA pour nuire à d’autres. L’intelligence artificielle peut servir à développer des armes autonomes, des cyberarmes ou des systèmes de surveillance totalitaires. On doit y recourir pour aider plutôt que pour tuer ou opprimer. On doit également veiller à ce que chacun puisse bénéficier de cette avancée. Si les retombées économiques sont considérables, elles devraient profiter au plus grand nombre. Enfin, il faut empêcher la manipulation des citoyens par de la propagande générée par l’IA.

Nick Bostrom
Né en 1973 en Suède, Nick Bostrom a étudié la physique, les mathématiques, les neurosciences et la philosophie, notamment au King’s College de Londres et à la London School of Economics, où il a obtenu son doctorat. Il est professeur au St Cross College de l’Université d’Oxford et dirige le Future of Humanity Institute et le Programme for the Impact of Future Technology. Dans ses ouvrages, il réfléchit aux conséquences de l'apparition de machines plus intelligentes que les humains.
infobox image

Nos sociétés et nos responsables politiques sont-ils suffisamment préparés?
Tout dépend des attentes que l’on a.

C'est-à-dire?
D’une certaine façon, les développements actuels sont plus positifs qu’on aurait pu le craindre. On dispose déjà de systèmes qui atteignent un niveau proche de celui des humains, communiquent avec un langage très naturel et comprennent nos concepts.

«Cela permet à la société de mieux saisir ce qui est en train de se produire»

Il est plus facile de prendre au sérieux la perspective d’une superintelligence lorsque les systèmes d’IA deviennent plus performants d’année en année. Imaginons un autre scénario: celui d'une découverte scientifique soudaine conduisant, en très peu de temps, à l’apparition d’une superintelligence. On aurait alors disposé de beaucoup moins de temps pour se préparer et il aurait été bien plus difficile d’attirer l’attention sur le problème de l’«alignment».

Et du côté de la politique?
Le monde n’est certes pas particulièrement pacifique ni harmonieux, mais il n’a pas non plus atteint son pire niveau. Comparée aux périodes des deux guerres mondiales ou de la guerre froide, la situation est plus favorable au développement d’une superintelligence. Il faudra toutefois un cadre réglementaire en constante évolution. Si des connaissances dangereuses deviennent accessibles à tous, on devra renforcer les barrières de protection, tant physiques qu’institutionnelles. Il est grand temps d’y réfléchir.

L’intelligence artificielle représente-t-elle une menace pour la démocratie?
Elle comporte un risque de concentration du pouvoir. Si un petit nombre d’acteurs contrôle les modèles d’IA les plus performants, ils pourraient influencer l’opinion de milliards de personnes. Ces systèmes seront de plus en plus intégrés à notre quotidien. Les gens dialogueront avec eux, leur feront confiance et pourraient être subtilement orientés dans certaines directions. Dans le même temps, l’IA peut aussi aider les citoyens à prendre des décisions mieux informées.

Le risque de désinformation pourrait néanmoins s’aggraver, vous l’avez aussi évoqué.
La manipulation de masse a toujours existé. La plupart des électeurs ne passent pas des années à examiner en détail tous les arguments en faveur ou contre les programmes politiques avant de les comparer rationnellement.

«Je pense au contraire que l’IA possède le potentiel d’aider les électeurs comme les consommateurs à prendre des décisions plus éclairées»

Quel rôle devrait jouer l'IA au quotidien et dans des professions comme le journalisme, la médecine ou la politique?
Les systèmes d’IA sont désormais extrêmement utiles. Je ne recommanderais toutefois pas de les utiliser pour rédiger entièrement des textes. Ils sont souvent produits très rapidement. Et malgré une parfaite fluidité sur le plan linguistique, ils finissent par paraître impersonnels et interchangeables. Mieux vaut que les textes conservent leurs aspérités et une perspective humaine clairement identifiable. En revanche, pour la recherche, la vérification des faits et la réflexion critique, l’IA peut vraiment nous aider. Dans mon propre travail, je l'emploie comme interlocutrice avec laquelle je peux développer des idées et explorer différents points de vue.

Les Etats-Unis investissent des sommes colossales dans les infrastructures liées à l’IA, tandis que les entreprises les plus avancées sont principalement américaines ou chinoises. Quelles conséquences ce développement peut avoir pour l’Europe?
L'accès aux modèles les plus performants peut être restreint à tout moment. On l'a récemment constaté avec «Fable», temporairement inaccessible aux personnes ne résidant pas aux Etats-Unis. La situation a ensuite été rétablie, mais cet épisode prouve la possibilité de telles limitations. Les écarts entre les différents systèmes sont aujourd'hui importants, sans être encore décisifs.

«Mais si le développement de l’IA continue toutefois de s’accélérer, quelques mois pourraient suffire à creuser un écart énorme entre les pays»

Quelles leçons en tirez-vous?
Cela devrait être un signal d’alarme. D’un point de vue stratégique et prudent, il serait judicieux d’accélérer considérablement les investissements dans ce domaine. Sans accès à ces technologies, il sera difficile de comprendre les évolutions en cours, de saisir les opportunités économiques ou d’assurer une défense efficace. Les Etats européens pourraient construire sur leur territoire de vastes centres de calcul dédiés à l’intelligence artificielle et s’en servir comme atout stratégique dans les négociations. A long terme, il faudrait opter pour un développement mondial et coopératif de l’IA. Mais sans infrastructures ni compétences technologiques, on risque de ne même plus avoir de place à la table des négociations.

(Adaptation en français: Valentine Zenker)

Le lac des Brenets est à sec
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
2 Commentaires
Votre commentaire
YouTube Link
0 / 600
2
«Le seul site dont on a besoin durant la canicule»
Une carte conçue pour réaliser des analyses géospatiales rencontre un succès grandissant en ligne depuis quelques semaines: elle montre la distribution des ombres tout au long de la journée, dans n'importe quel endroit sur terre.
A défaut de pouvoir inverser l'inexorable hausse des températures et l'incessant enchaînement des canicules qui en découle, les gens sont désormais réduits à miser sur la créativité. Depuis le début des chaleurs estivales, on a vu passer toute sorte d'astuces censées rendre la vie plus supportable: couvertures de survie ou blanc de Meudon sur les fenêtres, bouteilles d'eau glacée devant le ventilateur, chaussettes et draps au congélateur... les solutions envisagées, plus ou moins efficaces, sont nombreuses.
L’article