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Ces psys romands n'ont pas peur d'être remplacés par ChatGPT

Des psys romands racontent ce que ChatGPT change pour eux
L'IA peut apporter un soutien utile, mais ne peut pas remplacer une thérapie, soutiennent plusieurs psychologues.Image: shutterstock

Des psys romands racontent ce que ChatGPT change pour eux

De plus en plus de personnes sollicitent l'IA pour obtenir un soutien psychologique, y compris en Suisse. Les psychologues commencent à remarquer ce phénomène, qui touche surtout les jeunes. Cinq thérapeutes romands racontent à watson comment cela impacte leur pratique.
05.04.2026, 15:5607.04.2026, 15:01

Il n'aura fallu que trois petites années à l'intelligence artificielle pour s'engouffrer dans chaque recoin de notre vie quotidienne. La santé mentale ne fait pas exception, bien au contraire. Interroger une IA sur ces questions et lui confier ses difficultés constitue désormais «un réflexe pour beaucoup de personnes», nous indiquait en mars l'association PositiveMinders.

Les psychologues en savent quelque chose. Plusieurs thérapeutes romands sondés par watson rapportent en faire régulièrement l'expérience. «J'ai beaucoup de patients qui consultent l'IA entre deux séances», confie par exemple Lucas, qui préfère garder l'anonymat afin de pouvoir s'exprimer plus librement - un souhait partagé par la plupart des personnes interrogées dans cet article.

Marie fait le même constat, en précisant que ce phénomène concerne surtout ses patients les plus jeunes. «A vrai dire, ils m'en parlent de manière très ouverte et spontanée», raconte la psychologue. Et d'avancer l'exemple suivant:

«Une patiente de 18 ans que je vois dans le cadre d'un suivi de développement personnel m'a dit qu'elle confie ses problèmes à ChatGPT lorsqu'elle ne se sent pas bien. Selon elle, le chatbot lui donne parfois des conseils utiles.»
Marie

Les usages peuvent être très variés, à en croire l'expérience de Lucas. Une patiente qui vivait une relation difficile avec son ex-mari a ainsi demandé à l'IA de lire les messages qu'elle s'échangeait avec lui, pour en «décrypter le contenu émotionnel». Une autre s'est tournée vers ChatGPT lorsqu'elle a commencé à avoir des pensées suicidaires, tandis qu'une troisième, atteinte de troubles de l'attention, sollicite cette technologue pour organiser sa journée.

Recherche de soutien

Derrière chaque requête se cache souvent le même désir: chercher du soutien. «Pour certaines personnes, parler avec ChatGPT peut représenter un appui, voire un soulagement, notamment quand on craint la réaction de ses proches», avance Sandra Carlucci, psychologue à Lausanne. Et d'ajouter:

«La réalité, c'est que les gens sont de plus en plus seuls et n'ont pas toujours quelqu'un à portée de main»
Sandra Carlucci

«L'angoisse, la tristesse ou une humeur dépressive viennent par vagues et peuvent se manifester n'importe quand», rappelle quant à elle Megane. Y compris quand faire appel à des spécialistes n'est pas possible. Pour cette raison, la psychologue estime que le recours à l'IA n'est pas incompatible avec un suivi thérapeutique.

«Je n'ai pas l'impression que cela influence le déroulement de la thérapie», lui fait écho Lucas. Le psychologue affirme au contraire que ces outils «s'intègrent plutôt harmonieusement» dans le travail qu'il effectue avec ses patients. «Les réponses de l'IA peuvent donner lieu à des discussions plus larges, ce qui enrichit le processus thérapeutique», explique-t-il.

Marie indique également qu'elle n'a «jamais eu l'impression d'être remplacée», bien que certains de ses patients sollicitent l'IA entre les séances. «Parallèlement, ils continuent de me voir en tant que psy», assure-t-elle.

Tout ce que l'IA ne peut pas offrir

Si nos interlocuteurs jugent plutôt positivement le recours à l'IA dans ce cadre, tout le monde s'accorde sur un point: cette technologie ne peut pas remplacer une thérapie. «L'IA peut fournir des informations plus ou moins correctes, mais une relation thérapeutique ne passe pas uniquement par les mots», souligne Marie.

«Tout ce qui est non verbal, comme la gestuelle, l'empathie ou l'expression faciale, se perd avec ces outils»
Marie

«Parler avec de vraies personnes reste essentiel et apporte un réconfort humain qu'une IA n'est pas en mesure de fournir», renchérit Megane.

Autre désavantage: l'IA ne génère aucune frustration. «Dès qu'on n'obtient pas la réponse qu'on voulait, on peut juste fermer l'ordi et c'est fini», illustre Sandra Carlucci. En thérapie, en revanche, cela n'est pas possible. «On commence à tolérer la frustration, à ne pas être d'accord. Cela demande un certain engagement, avant tout envers soi-même», développe la thérapeute.

«Tout dépend de l'usage qu'on en fait», résume Marie: «Interroger ChatGPT sans consulter un psy ou sans suivre une thérapie n'est pas très utile». Selon la psychologue, s'appuyer uniquement sur cette source peut même avoir des «effets néfastes».

Cela peut notamment être le cas pour les personnes anxieuses, indique sa consœur Angélique. En relançant constamment ses interlocuteurs à la fin de chaque interaction, ChatGPT peut encourager les ruminations. Plus largement, l'IA risque d'impacter la temporalité propre à la thérapie. La psychologue explique:

«Les séances ont un début et une fin et, le reste du temps, le patient effectue un travail sur lui-même. Or, la possibilité de solliciter l'IA à tout moment peut bouleverser ce cadre».
Angélique

«Il va falloir faire avec»

Bien que l'essor de l'IA anime parfois les discussions entre collègues, personne ne semble s'inquiéter particulièrement pour son travail. «Je ne vois pas ces outils comme un concurrent, encore moins comme une menace pour mon activité», note Lucas. «Je pense que cette technologie ne remet pas en question la profession», complète Megane.

«Cela fait déjà un moment que ChatGPT est sorti, et je n'ai pas l'impression que cela a eu un impact sur la demande», ajoute-t-elle. Au contraire: «A en juger la liste d'attente des thérapeutes, je me dis qu'il y a encore beaucoup de marge».

Les rares données disponibles semblent lui donner raison: selon un sondage diffusé par Comparis jeudi dernier, plus de la moitié de la population suisse «refuse catégoriquement» de partager des informations sur des problèmes de santé mentale avec une IA.

Les choses risquent pourtant de changer. «Le mécanisme n'est pas nouveau. Avant, les gens hypocondriaques cherchaient des réponses sur Google, maintenant ils s'adressent à ChatGPT. Je ne sais pas si ça change vraiment grand-chose», commente Sandra Carlucci. Et d'ajouter:

«L'IA va faire partie de notre société, donc il va falloir faire avec, en tant que psy»
Sandra Carlucci

«Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas avoir une posture critique au sujet des IA», nuance-t-elle, en évoquant notamment la question de la protection des données. Lucas partage cet avis et conclut: «Il est essentiel que les professionnels soient en mesure d'évaluer la pertinence des réponses formulée par l'IA».

La FSP reste prudente
Contactée, la Fédération suisse des psychologues (FSP) indique «suivre de près» ces évolutions. «Il est important de distinguer les chatbots des applications scientifiquement conçues pour accompagner une psychothérapie», souligne Cathy Maret, responsable Public Affairs à la FSP. Si les deuxièmes peuvent se révéler efficaces, du moins sous certaines conditions, les premiers «présentent pour l’instant beaucoup de limites». «Les études disponibles montrent que le recours à ces outils peut se révéler inefficace, voire dangereux», indique-t-elle.
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