«Tu fais ton footing le dimanche à plat sur du béton au bord du lac à Lausanne et tu penses que ça va suffire comme préparation à une Spartan Race en pleine nature avec du dénivelé et des obstacles? Eh bah... Bonne chance, hein.»
Quand j'ai proposé à mes collègues de la rubrique Sport de faire un reportage à la Spartan Race de Sainte-Croix, il m'a semblé sentir un peu de dédain. «Je vais crever tu penses? Mais c'est pas une de ces courses où t'y vas déguisé?» Apparemment, me baser sur l'expérience de mon frère n'était pas une bonne idée. Pas représentatif.
En raison d'une semaine trop chargée, je n'ai pas le temps d'aller courir. Ni de m'entraîner à soulever des troncs ou des parpaings ou que sais-je. En fait, je n'ai aucune idée de ce qu'est une Spartan Race. Je n'ai même aucune idée du temps que va me prendre cette course de 10 km avec 25 obstacles.
Bon, généralement, je cours 10 km à plat en 52 minutes, alors je dis à ma mère, qui prévoit de venir me voir à l'arrivée, d'être là vers 13 h puisque mon départ est à 11 h 30. Première grossière erreur. J'apprendrai plus tard que la meilleure femme a bouclé sa course en 1 h 52. À moins de me casser les deux jambes et d'être héliportée sur la ligne d'arrivée, je n'ai aucune chance d'être à l'heure au rendez-vous pour la bière post-course avec Maman.
Le stress, totalement absent les jours précédents, m'arrive le vendredi soir en pleine tronche comme un frisbee. Il vient remplacer mon côté grande gueule. Histoire d'être prête dans la tête, à défaut des jambes, je lis le règlement de la course et découvre que pour chaque obstacle manqué, il faut faire 30 burpees. Pardon...?
Il faut aussi avoir une gourde molle ou un gobelet mou pour les ravitaillements et si possible de bonnes chaussures, type trail. Il est 19 h 50, je n'ai rien de tout ça et mes godasses de course à pied sont en train de rendre l'âme. Les magasins de sport à Crissier ferment à 20 h. Même en me téléportant, c'est mort. Manque d'anticipation? Tout à fait. C'est ma deuxième grossière erreur. Elle sera suivie de beaucoup d'autres. D'ailleurs, je lance vite une machine avec mes affaires de sport. Elles sont sales depuis dimanche dernier. Oui, je sais. C'est une cause perdue.
Il s'avère que le programme rapide de ma machine ne lave pas vraiment. Il rend les fringues trempes, c'est tout. J'enfile vite autre chose et fonce prendre le train. Je dois changer à Yverdon et il y a évidemment du retard sur ma première liaison. Heureusement, ma mère, qui habite Yverdon, m'attend sur le quai pour récupérer mon sac. Elle m'a acheté à boire et des barres protéinées.
Je fonce dans la rame pour Sainte-Croix juste avant que les portes ne se ferment. Le stress monte en même temps que le train. Sur place, d'autres sportifs du dimanche tentent de repérer l'emplacement des dossards. Il y a aussi des athlètes plus aguerris. Certains ont l'air d'avoir été sculptés directement dans du marbre. Quand ils ne se battent pas avec des lions à mains nues, je les imagine se calcifier pour orner des temples à Sparte. Moi, j'ai des bras de poulet. (Oui, je sais que les poulets n'ont pas de bras, mais ça situe bien le niveau de ma force physique.)
J'ai enfilé sur ma tête le bandeau qui fait office de dossard. Ça n'est pas comme dans les courses que je fais d'habitude, sur du goudron bien plat, bien urbain, où il faut accrocher le dossard sur le t-shirt avec des épingles sans se crever la vésicule biliaire.
D'ailleurs, de nombreux messieurs ont l'air très heureux de ne pas avoir à s'encombrer d'un t-shirt. Le type qui s'occupe du warm-up, taillé comme Gerard Butler, crie en faisant des burpees et d'autres machins compliqués comme si on était dans le film 300.
Je chevrote un faible «ahou» d'un air contrit. La bonne nouvelle? Le Léonidas du XXIe siècle annonce que les burpees, c'est fini (parce que c'est trop dangereux de demander aux bras de poulet de faire monter leurs pulses à 220, peut-être...?). Si on rate un obstacle, il y a des «penalty loops». Allez c'est parti!
La Spartan Race de Sainte-Croix démarre avec une petite montée qui nous éloigne du village. Une montée de plus en plus raide, dans la forêt. Je surveille le rythme sur ma montre connectée, je vais déjà trop lentement pour être à 13 h à la bière avec ma mère. Bordel. Ça monte. Je déteste la montée. À Lausanne, je ne cours qu'en descente ou à plat. Je ne suis pas une traileuse, je remonte chez moi en métro. Pourquoi ils ne mettent pas des métros dans la montagne? Merde, je divague, j'ai un point de côté. Bon, les autres ont arrêté de courir, ils marchent. Je les imite. Ah tiens, on arrive sur du plat, les premiers obstacles nous attendent.
Il faut ramper dans l'herbe sous des... barbelés. Sérieusement? En bonne citadine insupportable, l'herbe me provoque des irritations. Je rampe en essayant de toucher le sol le moins possible, résultat, je m'arrache un morceau de cuisse sur les barbelés.
On enchaîne avec un truc où, même si ma vie en dépendait, je me ferais bouffer par des lions en 3 secondes. Il faut se hisser sur une corde à mains nues. Ça part sur un penalty loop de 100 mètres, ça va. J'escalade ensuite une palissade en bois avec la grâce d'une bûche. Un coup de main n'aurait pas été de refus. Je me remets à courir. Seule. Et je réalise pourquoi il est conseillé de s'inscrire en équipe. On en est à combien, à la troisième grossière erreur, à peu près?
Alors que je commence l'ascension de l'Everest (ou de la petite crête au-dessus de Sainte-Croix, je sais pas), deux coureurs engagent la conversation. «Mais, t'es toute seule? Cours avec nous!» Je leur explique que oui, que je suis là pour faire un reportage. «Cool, on va te raconter plein de conneries, tu vas les écrire, hein?» Évidemment.
On court en réinventant l'histoire de la Grèce antique. «OK, les lunettes de soleil et les baskets, ça ne se faisait pas à l'époque de Léonidas, mais on s'adapte, on n'est pas des sauvages. Par contre, après, on va se manger une bonne crêpos au Nutellos, comme à l'époque.» Je ne sens même plus le dénivelé (OK, juste un peu) tellement on rigole. On marche, on court, on marche vite, on s'est trouvé un bon rythme.
Arrivés sur la crête, on entend le bruit d'un drone qui nous filme. «Vite, courons pour la vidéo, pas qu'on ait l'air de guerriers du dimanche!» Le type au drone, on l'appellera... Dronos. La vue, d'en haut, est spectaculaire. Rien que pour ça, ça vaut la peine de souffrir un peu des mollets.
Dans la descente, Tillos explique qu'il faut faire des petits pas en zigzag pour ne pas s'étaler. «Ça s'appelle la danse du serpent, ou la danse de la chèvre, comme tu préfères. C'est une méthode grecque.» Malgré ses conseils avisés, une de mes semelles commence à montrer des signes de fatigue. On verra ça plus tard.
Finalement, en équipe, le temps passe bien plus vite. Je sais déjà que je vais avoir des courbatures aux abdos, à cause des obstacles, mais aussi grâce aux bêtises de mes deux acolytes.
Dronos, chevauchant son vélo électrique, nous dépasse un peu plus loin. «Zuuuuut! Bon, on fera les beaufs au lancer de javelot, t'inquiète pas.» Je ne m'inquiète pas.
Javelot lancé (et raté pour Tillos et moi), il y a ensuite une boule de 30 kg à soulever et trimballer autour d'un piquet. Mes bras de poulet font s'écraser la boule contre mon genou (je me félicite de ne pas être un homme, eux doivent prendre celles de 45 kg). Après un énième penalty loop, on continue à crapahuter dans la forêt. Il y a longtemps que j'ai abandonné ma mère à son sort. Il est 14 h et des brouettes, la pauvre doit être en train de rôtir en plein cagnard dans Sainte-Croix à se demander si je suis juste une quiche pour évaluer le temps que devait me prendre cette course, ou si sa fifille est à l'infirmerie. On ne compte plus les grossières erreurs.
Ma montre indique que nous avons parcouru 12 km. Et le village n'est pas du tout en vue. Et nous sommes dans la catégorie 10 km. Quand je leur fais part de ce constat, Tillos et Bogdanos ricanent.
Les genoux commencent à souffrir autant que ma semelle droite. D'ailleurs, dans un talus que nous devons escalader et redescendre, un sac de sable sur le dos, mes jambes me lâchent et mon corps fait un looping. «J'ai fait exprès», dis-je, cramoisie, à deux coureuses qui m'aident à me relever. Si elles semblent comprendre que je vais bien, elles me répondent en anglais «it's almost the end». Il y a beaucoup de coureurs qui ne viennent pas de la région. Les gens voyagent pour venir souffrir à Sainte-Croix? Dingue. À propos de souffrances, ma chaussure droite est en train de rendre l'âme très sérieusement. Je pense que c'est leur dernier tour de piste. Et quel tour de piste!
Nous arrivons (enfin) au village. «Vous pensez qu'on arrive à boucler ça en moins de trois heures?» On se dit qu'on va essayer. Naïvement. Car il reste de nombreux obstacles: le monkey-machin-truc, où il faut, tel un singe, s'accrocher à mains nues de barre en barre. Ça part sur un penalty loop.
Pour l'obstacle en question, il faut faire le tour du pâté de maison en pente avec un... seau rempli de graviers. Au milieu des stands et des odeurs de saucisses, je commence à réfléchir au sens de la vie. Bordel, j'ai faim, j'ai soif, et pourquoi je porte un seau?
Sur la toute dernière épreuve, que nous ratons tous les trois en nous arrachant un morceau de peau dans la main, la bénévole nous annonce d'un ton enjoué «penalty loop avec une chaîne en métal sur le dos!». J'ai envie de crever. La ligne d'arrivée est à littéralement 20 mètres.
Après cet énième penalty loop, Tillos et Bogdanos, qui m'ont définitivement adoptée, décrètent que nous devons passer la ligne d'arrivée ensemble. Il faut juste encore sauter par dessus du feu (...) et c'est fini. «GOOOOOO!»
Ça y est. En un peu moins de 3 h 30 (pardon, Maman!), nous bouclons cette Spartan Race de 14,96 km, 730 mètres de D+ et 25 obstacles. Leur énième, ma première.
«Il y en a une à Verbier en septembre, on s'inscrit les trois?» Oui, pourquoi pas. J'ai sué, j'ai saigné, j'ai mal dans chaque centimètre carré de mon corps, j'ai faim, j'ai soif, mais oui, j'ai déjà très envie de remettre ça. Ça n'est finalement pas du tout une course pour beaufs déguisés en catcheurs masqués (même s'il y avait quelques adeptes de crossfit un peu premier degré qui sautaient par-dessus les obstacles juste pour le plaisir de faire les beaux). Il faut repousser ses limites, il faut de l'endurance, de la force, il faut s'entraider. Il faut peut-être penser à s'entraîner un peu avant, aussi.
D'accord. Alors pour Sparte, on verra plus tard. Là, c'est l'heure de la bière et de la «crêpos au Nutellos». En repartant de Sainte-Croix, je crois avoir une hallucination. Est-ce le soleil qui a trop tapé? La bière? Quoi qu'il en soit, on croise un... Spartiate.
Décidément, cette journée aura été pleine de surprises. Vivement la prochaine Spartan!
Cet article a été initialement publié en juin 2023.