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Alinghi: «On cachait tout et on se déplaçait la nuit»

Yves Detrey of Switzerland and Alinghi Red Bull Racing poses for a portrait in Barcelona on November 17, 2022. // Samo Vidic / Red Bull Content Pool // SI202211220150 // Usage for editorial use only / ...
Yves Detrey, plus de 20 ans chez Alinghi.Image: www.redbullmediahouse.com

«Dans les ateliers d'Alinghi, on cachait tout et on se déplaçait la nuit»

Yves Detrey, 45 ans, en a passé une petite moitié chez Alinghi. Du triomphe à la Coupe de l'America 2003 au nouveau défi, il raconte «les jours où» il a trippé, flippé, et presque vomi.
03.09.2024, 18:5303.09.2024, 18:53

Le jour où Alinghi vous a engagé sur sa première Coupe de l’America?
Il y a plusieurs moments dans un processus de sélection, mais je crois connaître le jour où j’ai gagné mon ticket. Et ça n’a rien à voir avec la voile... J’avais rejoint l’équipe à Sète, pour un stage d'entraînement. Notre hôtel était situé assez loin de la base. Un jour, on nous a demandé de parcourir le trajet à la nage. On nous a tous alignés sur la plage, devant l’hôtel, et on nous a dit: nagez! Je suis arrivé premier. On n'avait pas tous le même niveau de navigation mais c'est dans ce genre d'exercice, je crois, que l’on tape dans l'œil de certaines personnes. A l’arrivée, les boss ont voulu savoir immédiatement qui avait gagné et on leur a dit que c’était le p’tit jeune. J’ai appris plus tard que j’étais retenu. Ma motivation a dû plaire.

Le jour où vous avez le plus souffert à l’entraînement?
Avec l'âge, je ne suis plus astreint au même programme et de toute façon, je n’en aurais plus la capacité. Mais j’ai vécu ces moments, plus jeunes, où le corps est poussé à bout. Ces sales moments où j’étais à deux doigts de vomir. On faisait beaucoup de vélo à bras, ce qu’on appelle «les moulins à café». Pour ce type d'engin, il faut une musculature assez imposante dans le haut du corps. Quand j’ai commencé à naviguer, je faisais 80 kilos. Je suis monté jusqu’à 96. Et pas en mangeant (rires).

Swiss members of the Swiss defender Alinghi Yves Detrey, left, and Nils Frei, right, sail during a training session on a Xtreme 40 catamaran, in Valencia, eastern Spain, Thursday, April 24, 2008. Afte ...
Yves Detrey en 2008, après avoir «doublé» de volume.Image: KEYSTONE

Le jour où vous avez senti qu’Alinghi était invincible, «dans la zone»?
J’ai ressenti cette sensation sur plusieurs périodes. En particulier à Valence (2007) où il y a eu plus de régates qu’à Auckland (2003). Là, oui, on se sentait dans la zone. Mais avec une certaine humilité parce que, sur une Coupe de l’America, tout peut arriver. C'est aussi une bataille psychologique, un défi technologique. Il faut être bon partout. Par exemple, votre sentiment d’invincibilité ne vous sert à rien pour résoudre un problème technique...

Le jour où vous avez compris que la concurrence vous espionnait?
Pour moi, si on parle de contre-espionnage, l'époque la plus marquante est celle d'«Alinghi 5» (réd: un grand multicoque lancé en 2009 pour la Coupe de l’America 2010 à Valence, perdue face à Oracle BMW). On cachait absolument tout. On était sur nos gardes en permanence. Bien sûr, il n'y avait rien de nouveau: on posait déjà des jupes autour des quilles en 2003. Mais quand il a fallu construire «Alinghi 5» dans les ateliers de Villeneuve (VD), on est passé à un autre niveau. L’endroit était très protégé. On se déplaçait beaucoup la nuit. On faisait attention à tout, même aux allées et venues du matériel dans le hangar, avec la hantise des caméras-espions.

A l'entraînement dans la baie d'Auckland, en 2002.
A l'entraînement dans la baie d'Auckland, en 2002.Image: www.redbullmediahouse.com

Le jour où on ne vous a pas pris au sérieux parce que vous veniez d’un pays sans mer?
Au début, oui, on n’était pas pris au sérieux. Quand j’ai commencé à naviguer sur la Coupe de l'America, je n’avais pas l'expérience des Kiwis et des autres membres du core team. A titre personnel, ce sentiment, je l’ai éprouvé: en tant que petit Suisse, tu viens un peu de nulle part. Mais c'est fini depuis des années, clairement. Les marins suisses sont pris au sérieux partout. Si je suis toujours là après 20 ans, j’espère avoir prouvé que je le mérite.

Le jour où vous avez été le plus fier de vous?
Il y en a eu plein parce qu'Alinghi, ce n’est pas seulement la Coupe de l’America. On n’entend plus parler de nous depuis dix ans mais on régate toujours, et surtout, on gagne toujours. Si je devais choisir un seul moment de fierté? La Coupe de l'America 2003. Sur cette compétition, je n'ai pas eu beaucoup l'occasion de naviguer mais j’ai reçu des responsabilités au niveau technique. Je devais vérifier certaines pièces du bateau avant les régates et, un jour, j’ai décelé un problème qui aurait pu nous faire perdre la course. Ce n’était rien, un petit crac sur une pièce en carbone, mais si je n’avais pas posé mes yeux sur ce détail infime, ça aurait pu avoir des conséquences énormes. Pour moi, cet épisode résume assez bien la voile, où la force d’une équipe ne tient pas seulement à sa performance sur l’eau. C’est plus compliqué que cela.

Le jour où vous vous êtes dit que vous étiez davantage un ingénieur qu’un marin?
Pendant les campagnes de 2003 et 2007, on a passé énormément de temps sur l’eau. Mais la situation est différente aujourd’hui avec Alinghi Red Bull Racing. Les bateaux sont devenus des monstres de haute technologie. Parce qu’on a des problèmes techniques à résoudre, parce que cette technologie nécessite beaucoup de maintenance et de réglages, le temps de navigation a diminué. Surtout, nos bateaux n’ont aucun équivalent dans le monde. Aucun modèle comparable avec lequel nous pourrions nous entraîner en régate.

Swiss challenger for the next America's Cup in action during a training session on his training boat Alinghi Red Bull Racing AC75 BoatZero, on the mediterranean sea, in Barcelona, Spain, Monday,  ...
Le nouveau «monstre» d'Alinghi Red Bull Racing.Image: KEYSTONE

Donc, oui, il y a un petit côté Formule 1. Quand je suis arrivé dans la voile, n’importe quel marin devait avoir un petit bagage technique car il était amené à intervenir sur un problème. Aujourd’hui, les ingénieurs qui travaillent chez Alinghi Red Bull Racing ont un niveau de compétence qu’aucun marin ne peut plus atteindre. Il ne faut pas se leurrer: l’époque des couteaux et des tournevis est un peu révolue.

Le jour où vous avez eu peur de chavirer?
Je crois (longue réflexion)... Je crois que je n’ai jamais eu peur de chavirer. Alors bien sûr, j’ai vécu des moments délicats en bateaux foilers. Les premières sorties sont toujours intimidantes. On peut aller très, très vite, et surtout, on peut perdre beaucoup de vitesse en un rien de temps, ce qui provoque des chocs. Il y a parfois une petite appréhension au départ mais finalement, elle disparaît comme elle est venue. C’est assez étrange comme on s’habitue à tout, en particulier à la vitesse.

Le jour où vous avez appris qu’Alinghi repartait sur la Coupe de l’America?
A titre personnel, ce fut un grand questionnement. J'étais partagé entre une grosse envie d’y retourner et l'impression d’avoir fait mon temps. Finalement, le côté grisant l’a emporté. Si je m’attendais à ce qu’Alinghi reparte sur une Coupe? Pas du tout!

Le jour où vous n’avez plus eu envie de voir la mer?
Je suis assez transparent sur ce sujet: j’y pense souvent. J’aime de nombreux sports et j'aime la variété en général. A certains moments, j’ai eu envie d’essayer d’autres choses. Ne serait-ce qu’entamer une reconversion. En réalité, cette réflexion dure depuis 20 ans parce qu’un job de marin professionnel peut s’arrêter du jour au lendemain. A chaque fois, je retourne quand même sur l'eau, parce que j’adore ça. J’adore le bateau et le défi technologique.

Alinghi team, the winner of the 31st America's Cup got a nice welcome of the Alinghi supporters "La Rotonde" at the Lake Geneva in Geneva, Switzerland on March 8, 2003. // Th.Martinez / ...
Le jour où la Suisse s'est découvert une passion pour la voile.Image: www.redbullmediahouse.com

Le jour où vous avez ramené l’Aiguière en Suisse?
Enorme! On vivait à Auckland, un peu retiré, avec nos douze heures de décalage horaire. On avait l'esprit rivé sur la course. C’était le tout début des communications internet et on était peu informés de ce qui se passait en Suisse. Depuis l’autre bout de la planète, on ne mesurait pas l’engouement qui était en train de naître. Pas du tout! Quand on a débarqué à Genève avec l’Aiguière, il y avait 30 ou 40'000 personnes dans les rues. On a eu un choc. Pour nous, c’était quelque chose d’insensé.

Cet article a été adapté d'une première version parue sur notre site en mars 2023.

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