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Nicolas Feuz explique pour l'IA pourrait sauver les librairies

La librairie peut-elle encore être sauvée?
Les changements d'habitudes des consommateurs, notamment, pèsent sur les petits commerces de proximité, dont les librairies.Image: Keystone / Imago / Unsplash, montage watson
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Ces nombreux dangers menacent les librairies suisses

Comment les arnaques en ligne pourraient-elles bien sauver les librairies

L'IA et les arnaques en ligne pourraient bien sauver les librairies

En baisse depuis des années, les ventes en librairie souffrent du contexte économique et des achats en ligne, tandis que surproduction et écrans fragilisent tout l’écosystème du livre.
03.05.2026, 14:3601.05.2026, 15:36

L’érosion des ventes de livres en librairie n’est pas nouvelle. Le phénomène remonte à plus d’une décennie. Dans les années 2010, il n’était pas rare que la presse se fasse l’écho de reculs annuels des ventes de l’ordre de 4 à 5% en moyenne.

La pandémie de 2020 a redonné un certain souffle aux libraires, certainement parce que l’accès à d’autres loisirs était rendu plus difficile, voire impossible, mais aussi parce que les gens ont vite compris qu’ils ne pourraient pas passer tout le temps du confinement sur leurs écrans: télévision et réseaux sociaux. Hélas, ce souffle fut de courte durée.

Les effets de l'instabilité géopolitique

Dès le début de la guerre en Ukraine en février 2022, suivie d’autres conflits internationaux et d’une situation géopolitique mondiale anxiogène, les ventes de livres en librairie sont reparties à la baisse.

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Chaque dimanche matin, watson invite des personnalités romandes à commenter l'actu ou, au contraire, à mettre en lumière un thème qui n'y est pas assez représenté. Au casting: Nicolas Feuz (écrivain), Anne Challandes (Union Suisse des Paysans), Roger Nordmann (conseiller stratégique, ex-PS), Damien Cottier (PLR), Céline Weber (Vert'Libéraux), Karin Perraudin (Groupe Mutuel, ex-PDC), Samuel Bendahan (PS), Ivan Slatkine (président de la FER) et la loutre de QoQa.

Une des raisons de ce nouveau revers, mais pas la seule, est liée à la conjoncture économique et au recul du pouvoir d’achat provoqués par cette situation: hausse du prix des énergies, essence, gaz, électricité, répercussions sur le prix des denrées alimentaires et j’en passe.

Et, pour la Suisse en particulier, la systématique claque annuelle des primes de l’assurance maladie. Parallèlement, la hausse des salaires ne suit pas la courbe des charges, ce qui a pour effet de freiner les dépenses qui ne sont pas jugées de première nécessité, loisirs et consommation de biens culturels en tête.

La Suisse romande pas épargnée

2024 et 2025 furent moroses pour une grande majorité des libraires, avec des reculs du chiffre d’affaires similaires à ceux de la période avant Covid. Le premier trimestre 2026 tend à confirmer la tendance, avec des baisses de ventes situées entre 5 et 6,5%. En France, l’inquiétude grandit encore avec le récent placement en redressement judiciaire de la chaîne emblématique des librairies Gibert. On enregistre des situations comparables en Belgique et au Québec.

Et la Suisse romande ne se porte guère beaucoup mieux, notamment du côté des librairies Payot qui demeurent un bon indicateur du marché.

Est-ce à dire que les gens lisent moins qu’avant? Probablement en partie. Mais pas dans les proportions expliquant la baisse des ventes en librairie. Plusieurs autres facteurs y contribuent.

Les raisons de la baisse des ventes de livres

En France notamment, on observe une croissance annuelle de 10% sur le marché du livre d’occasion. L’explication est essentiellement liée à la conjoncture économique décrite ci-dessus et fait ressurgir le débat sur le prix des livres neufs, souvent jugés trop chers. Pourtant, ce n’est pas faute de rappeler qu’exception faite pour les rares consommateurs capables d’avaler entre 50 et 100 livres par an, la lecture reste un loisir très peu onéreux en comparaison d’autres.

Les livres numérique et audio

Ces marchés demeurent, encore aujourd’hui, assez confidentiels. Le livre papier oppose une résistance à laquelle on ne s’attendait pas forcément il y a 10 ou 20 ans, lorsque l’on a assisté à la disparition progressive des CD, DVD et autres Blu-ray au profit des plateformes numériques dans la musique et le cinéma.

Les nouvelles générations

Nées dans l’ère du tout numérique, elles auraient pu faire exploser le marché des tablettes Kobo, Kindle et autres, mais ne l’ont pas fait. Et, aujourd’hui encore, il n’est pas rare qu’une jeune lectrice ou un jeune lecteur me dise qu’à force de vivre toute la journée sur les écrans, dans le privé, à l’école ou dans le monde du travail, elle ou il préfère largement se ressourcer dans la lecture-plaisir en version papier.

La fréquentation des salons du livre, qui elle n’est pas en baisse, tant par les plus jeunes que par les moins jeunes, est là pour le prouver.

Le transfert des achats

Les grandes surfaces commerciales, en particulier celles situées en périphérie des centres urbains, ont-elles un impact? Le débat est sensible et ne fait pas l’unanimité, parce qu’il ne concerne pas que le domaine de la librairie, mais l’entier du commerce de proximité.

Certains prétendent que les grands centres commerciaux sont désertés, mais ce n’est pas ce que j’ai pu constater ces derniers temps. Et, là aussi, les témoignages sont nombreux et concordants: les restrictions d’accès et de circulation, notamment la tendance à la généralisation du 30km/h en ville, ainsi que la suppression récurrente de places de parking devenues trop chères poussent les gens à faire leurs courses dans ces centres périphériques.

Et à terme, quel que soit le bien ou le mal qu’on puisse penser de cette politique, elle pourrait bien signer la mort des petits commerces, dont les librairies, situés dans les centres-villes. Car il est totalement illusoire de penser qu’à l’avenir, les gens de l’extérieur vont privilégier les transports publics pour gagner un centre-ville afin d’y faire des achats. A ce titre, l’ouverture prochaine d’une Fnac dans le centre commercial d’Avry, dans le canton de Fribourg, est symptomatique de cette problématique.

Les habitudes des consommateurs

Sans surprise, le plus grand concurrent des librairies, et du commerce de proximité en général, est le changement des habitudes de consommation, poussant de plus en plus de gens vers les achats en ligne, sur Internet. Un symptôme supplémentaire de notre société ultra connectée, au détriment du lien social.

Une nouvelle réalité sur le marché

La fréquentation des magasins est en baisse et, avec elle, les conseils avisés des spécialistes de chaque domaine. Quand vous franchissez les portes d’une librairie, vous pénétrez dans le monde des rêves avec, au besoin, un guide pour vous orienter et éventuellement vous faire découvrir des trésors insoupçonnés.

Quand vous surfez sur la toile, vous êtes laissé à vous-même et, à moins de savoir exactement ce que vous cherchez ou d’être téméraire, vous vous rabattez sur les produits commerciaux issus du battage publicitaire, que celui-ci vienne directement du producteur ou par l’intermédiaire d’influenceurs dont l’indépendance n’est souvent qu’illusion, car ils se garderont bien de vous informer, dans leurs vidéos sur les réseaux sociaux, qu’ils sont payés par le producteur.

Dans le monde du livre, une des conséquences de ces nouvelles habitudes de consommation est une focalisation des acheteurs sur les bestsellers, avec pour corollaire un abandon de la prise de risque et de la découverte. Et au final, un fossé qui se creuse de plus en plus entre les auteurs bien établis et les primo romanciers. La réalité du marché d’aujourd’hui est cruelle: un nouvel arrivé dans le monde littéraire n’a que très peu de chances de se faire connaître, même si son texte est une pépite.

La faute, peut-être aussi, à la pléthore de nouveaux auteurs qui se sont improvisés écrivains lors de la pandémie et qui ont noyé (et continuent de noyer) les maisons d’édition de manuscrits.

La faute aussi à ces dernières de publier plus que de raison, au point de créer une surenchère de nouveautés en librairie, avec pour conséquences une durée de vie des livres très éphémère (parfois deux à quatre semaines en table, avant de passer en un seul exemplaire en rayon), ainsi qu’une impossibilité pour les représentants et les libraires de défendre chaque titre, faute d’avoir le temps de lire un millième des nouveautés proposées. Au passage, quelques pépites tuées dans l’œuf.

Et cette phrase ironique trop souvent entendue dans le milieu du livre: «aujourd’hui, on a l’impression qu’il y a plus de gens qui écrivent que de gens qui lisent». Mais c’est un autre débat.

Un autre danger pour les petites librairies

Pour en revenir aux ventes en librairie, il existe encore un autre danger, parfois méconnu du grand public. Trop de petites librairies ne survivent que grâce à deux ou trois gros clients: école, bibliothèque ou médiathèque. Or, les budgets de la culture ont tendance à diminuer année après année, surtout lorsque ces institutions relèvent du domaine étatique. La disparition d’un seul de ces clients peut suffire à déstabiliser les finances d’une petite librairie, voire la conduire à la fermeture.

Au Québec, par exemple, la chute des ventes de livres est clairement alimentée par une baisse des achats de la part des bibliothèques et des écoles.

Récemment, je n’ai pu m’empêcher de fulminer en apprenant qu’un professeur d’école publique avait enjoint à ses élèves d’acheter mon livre, en vue d’une lecture de classe, sur Amazon. Je lui ai gentiment fait part de mon mécontentement, lui ai expliqué pourquoi et j’ai obtenu de sa part une réponse qui transpirait la bonne foi: il n’avait tout simplement pas conscience de la problématique susmentionnée et imaginait que c’était plus simple pour ses élèves que de se rendre dans une librairie. Il m’a promis qu’il ne le ferait plus à l’avenir, mais m’a aussi indiqué que bien d’autres de ses collègues en Suisse romande faisaient pareil.

Intelligence artificielle et cybercriminalité

En conclusion, je nourris deux espoirs (peut-être illusoires) pour les librairies et les petits commerces en général.

D’une part, celui que les gens quittent progressivement leur addiction aux écrans pour retourner à la lecture. Une étude française récente démontre que les gens consacrent en moyenne 18 minutes par jour à la lecture contre 3h01 par jour sur les écrans. Mais il semblerait aussi (ça reste à démontrer) que de plus en plus de gens quittent progressivement les réseaux sociaux pour retourner dans la vraie vie.

Une des raisons en serait le ras-le-bol des fake news, qui ont encore explosé ces derniers temps avec l’avènement de l’intelligence artificielle. Si je reconnais que l’IA peut s’avérer une bonne chose dans certains domaines de la vie, je me demande aussi si, à terme, elle ne pourrait pas provoquer un déclin des réseaux sociaux, n’y maintenir au final que celles et ceux qui n’y voient qu’un terrain de jeu, et renvoyer les autres dans le monde des vraies relations sociales.

D’autre part, la récente publication des statistiques criminelles en Suisse montre, sans surprise, une explosion de la criminalité en ligne, sous toutes ses formes. S’il est indéniable que les autorités de poursuite pénale vont s’armer pour combattre au mieux des infractions, telles que la romance scam, la sextorsion, les escroqueries au président, les faux policiers et les faux banquiers pour ne prendre que ces exemples, il serait en revanche illusoire de penser que la police et la justice vont concentrer leur énergie pour combattre les petites arnaques liées au commerce en ligne.

Comme nous le rappelait un éminent professeur à l’Université, le droit pénal n’a pas pour vocation de protéger les pigeons. Sans compter le fait qu’en présence d’un préjudice de quelques dizaines ou centaines de francs, jamais un procureur ne mettra en œuvre une procédure pénale pour tenter d’identifier et poursuivre des auteurs agissant depuis l’autre bout du monde. La multiplication des petites arnaques en ligne devrait probablement aussi induire les compagnies d’assurance à refuser toute prestation.

Un possible mal pour un bien

Au final, peut-être faudra-t-il une explosion des fake news sur les réseaux sociaux et des arnaques liées au commerce en ligne pour provoquer une prise de conscience de notre société et la ramener à certaines valeurs.

Il ne s’agit nullement d’une vision rétrograde et nostalgique d’un mode de vie en voie de disparition, mais d’un simple recadrage des priorités. Le niveau de culture d’une société s’apprécie en fonction de ses lectures. Une société qui lit est une société capable de questionner, d'analyser, d'évaluer les concepts et de développer l'esprit critique nécessaire pour contrer la désinformation. Il serait donc grandement temps d’apprendre à utiliser les écrans de manière plus raisonnable et de se recentrer sur certaines valeurs permettant de renforcer le tissu social.

Retrouver le plaisir de faire les magasins et défendre le commerce de proximité au détriment des achats en ligne en fait clairement partie. A n’en pas douter, votre santé mentale vous remerciera. Et rappelez-vous que lire est reconnu pour réduire le stress plus efficacement que d'autres loisirs, ce qui en fait un bon indicateur de la qualité de vie.

Nicolas Feuz est...
... avocat de formation. Juge d'instruction de 1999 à 2010, puis procureur du canton de Neuchâtel de 2011 à ce jour, avec une spécialisation dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, il écrit parallèlement des romans policiers pour les adultes et pour la jeunesse depuis 2010.
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Image: Rosie&Wolfe