Un livre raconte l'enfance de Christoph Blocher: «Une cible facile»
Christoph Blocher a déjà suscité une bonne douzaine de biographies. L'une des premières était même signé par son frère cadet Andreas et s’intitule simplement «Mon frère Christoph». A sa parution en 1994, l'ouvrage avait été un best-seller. Décédé récemment, Andreas Blocher publie «Montagskind» à titre posthume et raconte une dernière fois l'enfance du patriarche de l'UDC.
En novembre dernier, Andreas Blocher est mort à l’âge de 82 ans. Dans cette famille de onze enfants, il était, selon ses propres mots, le «numéro 9», Christoph le «numéro 7». Pour se démarquer de la politique du patriarche de l’UDC, Andreas devait souvent déclarer «Je ne suis pas Blocher».
Mais si Andreas Blocher ne s’est pas engagé en politique, il a suivi de près la vie publique suisse. Historien de formation, il gagnait sa vie comme enseignant dans le secondaire. En parallèle, il écrivait des livres qui témoignent d’une pensée indépendante. Dans son dernier ouvrage, achevé peu avant sa mort et désormais publié, il revient sur l’histoire familiale. En 30 «tableaux», il se remémore l’enfance et la jeunesse qu’il a partagées avec Christoph et leurs autres frères et sœurs.
Ce qui l’intéresse, c’est le microcosme dans lequel ils ont grandi. Et pourtant, chacun a développé une personnalité différente. Par rapport à Christoph Blocher, Andreas se sentait à l’aise dans le rôle de l’observateur et de l’intellectuel. Il a fréquenté le gymnase, s’est tôt passionné pour l’histoire, tandis que Christoph envisageait d’abord de devenir agriculteur.
Un point, toutefois, les reliait. Tous deux sont restés attachés au lieu de leur enfance. C’était un endroit presque magique: le presbytère des Blocher se situait juste au-dessus des chutes du Rhin, près du château de Laufen dans le canton de Zurich. Dans cette maison, Carl Gustav Jung avait lui aussi vécu enfant, et ses souvenirs de ce lieu ont, comme il l’a lui-même souligné, influencé son travail ultérieur de psychiatre.
«Un idyllique paysage de gravure ancienne»
Depuis la maison, on ne voyait pas les chutes du Rhin, mais on les entendait. Certains commentateurs en ont déduit que ce grondement aurait façonné la force politique primitive de Christoph Blocher. Andreas Blocher réfute toutefois cette interprétation dans son nouveau livre: enfants, ils ne percevaient même pas ces bruits, tant ils leur étaient familiers.
Depuis la façade, la vue donnait sur le cimetière, puis plus loin sur une ferme dont le potager se trouvait déjà en territoire allemand. Ils ont donc grandi dans un biotope restreint, mais qui constituait, selon Andreas Blocher, «un idyllique paysage de gravure ancienne».
La plupart des enfants de leur âge vivaient à un ou deux kilomètres du hameau de Laufen. Dans les villages voisins, les enfants n’étaient guère appréciés, et le pasteur Blocher, souvent renfermé et parfois colérique, était considéré comme impopulaire. Les garçons Blocher étaient donc raillés. Aussi parce qu’ils en savaient davantage que les jeunes du village, encore très marqués par le monde agricole. Pour leurs camarades, Andreas et probablement aussi Christoph n’étaient que «le pasteur».
Lorsque Andreas était envoyé à Dachsen avec une charrette pour faire des courses, des jeunes du village l’interceptaient à l’entrée et l’interrogeaient comme un intrus. Il craignait chaque fois d’être battu. Christoph Blocher n’a sans doute pas été mieux traité. Le manque de respect envers les familles de pasteurs n’a d’ailleurs guère évolué par la suite à Dachsen. Je peux en témoigner, ayant moi-même grandi là-bas. On aimait tester sur eux les dernières plaisanteries.
«D’une sagesse exemplaire, candides et pieux»
Les enfants Blocher constituaient des «cibles faciles» car, selon Andreas, ils formaient une «fratrie d’une sagesse exemplaire, candide et profondément pieuse». A la maison, on lisait et on chantait des chants populaires. Les parents laissaient les enfants jouer dehors. Mais le dimanche, des règles strictes s’appliquaient, les isolant des autres enfants et les exposant aux moqueries: même par forte chaleur, ils n’avaient pas le droit de se baigner dans le Rhin tout proche ni d’assister à un match de football.
Andreas Blocher dit s’être senti «mis à l’écart» et comme un «enfant du lundi», titre de son livre. En RDA, les «enfants du lundi» désignaient ceux dont les parents les tenaient à l’écart des organisations de jeunesse du parti et de l’Etat, ce qui les exposait au harcèlement des autres enfants.
Les frères et sœurs Blocher en ont-ils souffert? Andreas Blocher écrit que ces expériences l’ont «moins replié sur lui-même que projeté vers l’intérieur». Quant à Christoph Blocher, elles l’ont finalement renforcé. Il a appris très tôt à se défendre. Comme le raconte son frère, encore élève de primaire, il avait accompagné son père à une manifestation où des milliers de personnes s’étaient rassemblées pour protester contre l’endiguement du Rhin.
«Montagskind» («Enfant du lundi») est une œuvre riche et nuancée, mêlant passages essayistiques et narratifs denses, portés par une forte atmosphère. Andreas Blocher a modifié les noms des membres de la fratrie: il se nomme lui-même Arthur, tandis que Christoph devient Schorsch. Ce choix ne vise sans doute pas tant à fictionnaliser le récit qu’à éviter l’impression d’un roman à révélations. Dans ce dernier livre, il ne cherche plus la confrontation. Au contraire, il livre un portrait familial apaisé, mais néanmoins captivant. (trad. hun)
