Bienvenue à Bättenkinden, dans la campagne bernoise. Le nom ne vous dit pas grand-chose? C'est pourtant peut-être de là que viennent les patates qui terminent dans votre assiette.
Dans les champs de ce village de l'Emmental, deux mondes se rencontrent. A droite, des tiges alignées, épaisses et solides, les feuilles d'un vert intense, des fleurs blanches au sommet tandis qu'en bas, sous la terre, de petits tubercules poussent à l'extrémité de chaque racine pour devenir de grosses pommes de terre.
A gauche, ça s'annonce moins bien: les tiges sont minces et jaunâtres, les feuilles brunes paraissent desséchées. Ruedi Fischer se tient devant la bande d'herbe fraîche qui sépare ces deux mondes. Il secoue la tête, consterné par ce qu'il voit.
Ruedi Fischer est cultivateur de pommes de terre. Tout comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père. Depuis ses 16 ans, il préside l'Union suisse des producteurs de pommes de terre (USPPT). Et il a pu observer combien de cultivateurs de pommes de terre ont jeté l'éponge au fil des ans.
Dans la plupart des cas, il s'agit agriculteurs qui ont gardé leur métier mais se sont détourné de la production de pommes de terre, explique Ruedi Fischer. Il va nous montrer pourquoi.
Il arrache une feuille de son champ de pommes de terre bio et la tourne vers le haut. Il met en évidence une zone brunâtre et desséchée. Un duvet blanc la recouvre. «C'est le mildiou, dit-il, une maladie qui touche la pomme de terre. Il semble qu'elles en soient atteintes. Elle peut toucher le tubercule.»
Ruedi Fischer commence à creuser à la racine d'une plante à moitié desséchée. Un petit tubercule apparaît. «On ne peut pas encore savoir si elle est atteinte du mildiou», explique Ruedi Fischer. Ce n'est qu'après la récolte et après quelques semaines de stockage qu'il est possible de le détecter. La patate prendrait alors une couleur noire.
Le cultivateur continue à creuser et trouve une grosse pomme de terre pourrie. Celle qu'il a plantée quelques semaines auparavant. «Normalement, une pomme de terre plantée en produit entre huit et douze», note l'agriculteur. Mais pas celle-ci. Elle a été touchée par le mildiou.
La maladie est causée par un champignon et se développe optimalement en case de grande humidité et chaleur. Les conditions «idéales» pour le champignon? Une pluie persistante à une température de 15 à 25 degrés. Soit exactement le temps qui a prévalu en Suisse cette année. Problème: la maladie peut se répandre et une pomme de terre saine plantée à côté d'une patate atteinte du mildiou va elle aussi finir par pourrir.
Contre le mildiou, l'agriculteur bio utilise un système à base de cuivre. Ce n'est pas le cas du cultivateur de pommes de terre traditionnel dans le champ voisin, qui peut utiliser des produits phytosanitaires chimiques, qui offrent une protection plus forte.
Mais cela ne garantit pas forcément une bonne récolte de pommes de terre. «Les produits chimiques à pulvériser ne sont efficaces qu'après avoir déposé un petit film sur la plante. Au-delà de 20 millilitres de pluie, la protection disparaît», explique-t-il.
L'agriculteur voisin pulvérise des produits phytosanitaires. Avec le champ de pommes de terre contaminé de Ruedi Fischer juste à côté, le risque d'une perte totale de la récolte à cause du mildiou est trop grand. Mais ce dernier se résigne aussi parfois à avoir recours à ces produits chimiques pour un autre champ, situé un peu plus loin. Ici, ses plantes se dressent fièrement vers le ciel. Elles sont saines et on ne trouve que quelques feuilles malades parmi elles.
«2024 sera une année fatidique pour les pommes de terre suisses», explique Ruedi Fischer. Car une mauvaise récolte trois années de suite peut détruire tout le plan. Et en 2022 et 2023, les cultivateurs de pommes de terre ont déjà dû faire face à des conditions météorologiques extrêmes.
Cela inquiète Ruedi Fischer, car les nouveaux agriculteurs qui se lancent dans la production de pommes de terre sont de plus en plus rares. La charge de travail et les risques liés à la culture sont importants et cela les dissuade, qu'il s'agisse de pommes de terre bio ou conventionnelles.
C'est ce que montre un autre champ de la région, situé à quelques minutes en voiture. Il appartient à un producteur de pommes de terre conventionnel et son état est encore pire que celui de l'agriculteur bio. De nombreuses plantes sont déjà mortes: le mildiou a eu raison d'elles.
Ruedi Fischer se montre ici plus pessimiste:
Il continue: «Je labourerais tout le champ et je planterais du maïs. De mon point de vue, il n'y a plus rien à gagner ici». Mais de telles décisions sont difficiles à prendre: le paysan a investi près de 10 000 francs dans ce champ. Sans compter les heures de travail.
Le mildiou n'est pas une maladie nouvelle. Au 19e siècle, c'est lui qui a provoqué la fameuse famine en Irlande, qui a poussé des millions de citoyens vers les Etats-Unis. Ruedi Fischer se veut philosophe: «Sans le mildiou, il n'y aurait pas eu cette vague d'Irlandais aux Etats-Unis. John F. Kennedy n'aurait jamais été président car ses ancêtres seraient restés au pays.» Ce serait également le cas de Joe Biden, dont la famille est d'origine irlandaise.
Ruedi Fischer sait tout sur les pommes de terre. Il adore ce tubercule. Il ne se sentirait plus comme un «vrai paysan» s'il n'avait plus de champs de pommes de terre. Le mildiou n'est pas le seul problème, dit-il. Les parasites rendent également la vie difficile aux cultivateurs de pommes de terre. Les poux, par exemple, transmettent des maladies. Le doryphore, importé des États-Unis, ronge les feuilles, ce qui provoque le dépérissement de la plante.
Mais ce sont surtout les conditions météorologiques extrêmes qui posent problème aux cultivateurs de pommes de terre. A cause du dérèglement climatique, la pomme de terre suisse est en danger cette année.
Le printemps pluvieux a eu pour conséquence que de nombreux agriculteurs ont planté leurs pommes de terre tardivement. C'est le cas de Ruedi Fischer. Le sol était trop humide. Si un été sec et chaud suit, les racines des pommes de terre plantées plus tard pourraient ne pas être assez fortes pour résister et auraient alors besoin de beaucoup d'eau pour ne pas se dessécher. En revanche, si le temps reste aussi humide que jusqu'à présent, le mildiou prospère. La situation est un genre de cul-de-sac.
L'Office fédéral de l'environnement (Ofev) écrit sur son site Internet que les produits phytosanitaires peuvent avoir «des effets considérables sur l'environnement». «Ils peuvent être stockés dans le sol, s'accumuler dans la chaîne alimentaire ou être lessivés dans les eaux souterraines, perturbant ainsi l'équilibre écologique». Fischer hausse les épaules et déclare:
Pour ce qui est du changement climatique, il est toujours préférable de consommer des pommes de terre suisses plutôt que d'en importer, estime-t-il. Pas seulement à cause des longues distances de transport. Mais aussi en raison d'un récent scandale: début juin, de nombreuses chaînes de supermarchés en Allemagne ont dû rappeler des pommes de terre en provenance d'Égypte en raison de résidus de fluazifop, un produit phytosanitaire cancérigène.
Il estime que la Suisse accepte, avec ces importations, que l'environnement soit pollué ailleurs que sur son sol pour profiter de prix plus bas. C'est «contraire à mon éthique et égoïste», ajoute le producteur.
En raison de la mauvaise récolte de 2022 et 2023, la Suisse a déjà dû importer plusieurs dizaines de milliers de tonnes de pommes de terre de l'étranger. On verra dans le courant de l'été si ce chiffre sera plus élevé en 2024. Ruedi Fischer ne veut pas peindre l'avenir en noir. Mais pour cette année, le constat s'impose pour lui: