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Analyse

Bannir la pub pour le tabac: et pourquoi pas le sucre et la viande aussi?

Tabac, sel, sucre... Avenir Suisse publie ce matin une étude remettant en question l'intervention des Etats contre les produits «malsains». Qu'en penser alors que la Suisse s'apprête à voter sur l'interdiction des publicités pour le tabac visibles par les enfants? Interviews croisées.
13.02.2022, 10:3523.05.2022, 14:32
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«Le tabac, c'est tabou, on en viendra tous à bout.» Dans Le Pari, en 1997, les Inconnus ne croyaient pas si bien dire. La fumée est de plus en plus malvenue dans la société. D'ailleurs, on fume de moins en moins dans les pays industrialisés – sauf en Suisse, où le quota de fumeurs ne baisse plus depuis dix ans. Ce dimanche 13 février, la population helvétique votera sur l'interdiction des publicités pour le tabac visibles par les enfants.

De manière plus générale, en Suisse comme ailleurs en Europe et aux Etats-Unis, les pouvoirs publics souhaitent de plus en plus réguler les produits «malsains»: cigarettes, mais aussi alcool, viande rouge et autres boissons sucrées. C'est le thème d'une étude d'Avenir Suisse dévoilée ce matin, intitulée «Plus d'initiative privée dans la santé publique».

Les taxes, une fausse
bonne idée?

Taxe sur les aliments riches en calories et en matière grasses au Danemark depuis 2011, taxe sur les boissons sucrées dans plus de 30 pays et régions au cours des dix dernières années ou encore décision du Grand Conseil genevois d'introduire une taxe sur les sucres ajoutés en 2020: le think thank libéral y liste moult exemples de régulations au nom de la santé publique. Le groupe de réflexion y voit notamment les problèmes suivants:

  • Ces taxes ne sont pas ciblées: «en Grande-Bretagne, une étude a montré que les personnes qui ne boivent qu'un ou deux verres par semaine sont beaucoup plus sensibles à une variation de prix que les gros buveurs.»
  • Elles sont régressives: «Le poids de la taxe pèse lourdement sur les épaules des classes socio-économiques inférieures.»
  • Elles sont difficiles à supprimer: «Les politiciens se seront habitués à bénéficier de recettes fiscales correspondantes. Cela pourrait rendre leur suppression plus difficile et favoriserait le détournement de recettes à d'autres fins.»
  • Elles incitent au tourisme d’achat: «Une telle taxe (...) en Suisse donnerait un coup de pouce au tourisme d’achat transfrontalier déjà existant dans les cantons limitrophes.»

Avenir Suisse considère que c'est aux individus de faire leurs choix de consommation et d'en assumer les conséquences. Thèse forte de ce rapport, le groupe postule que pour servir la santé des citoyens, les initiatives lancées dans le privé sont généralement beaucoup plus justifiées que des interventions étatiques. Et sur le plan pratique, celles-ci seraient aussi plus efficientes que les processus politiques et les administrations. Diego Taboada, co-auteur de l'étude avec Jérôme Cosandey, directeur romand d'Avenir Suisse, explique leur démarche:

«Il est justifié que l’Etat permette l’accès à l’information sur la (mal)nutrition dès l’enfance, mais la question se pose si l’Etat doit intervenir une fois que les individus sont devenus des citoyens adultes, ou si le secteur privé n’est pas mieux à même d’obtenir des résultats plus rapidement et de manière plus efficace. C’est cette réflexion que nous avons voulu mener avec cette étude.»

«Nous voulions mettre en exergue ce que font déjà les entreprises et comment elles peuvent poursuivre ces efforts. Celles-ci connaissent les préférences des consommateurs», poursuit le co-fondateur du média romand Liber-thé. Il prend l'exemple des labels, «qui fournissent plus de transparence sur les produits, plus d’informations pour les consommateurs, qui peuvent alors comparer des produits similaires». S'il est conscient que ceux-ci ont un côté marketing et qu'ils ne sont pas la panacée, il en est convaincu:

«A partir du moment où les entreprises jouent le jeu de la transparence, les labels peuvent les inciter à développer des produits de meilleure qualité pour "verdir" leur gamme de produits»

Zoom sur le tabac

«Cette position est juste scandaleuse, je suis sûr que même eux ne croient pas à leurs arguments», lance le médecin Jean Gabriel Jeannot, contacté par watson. «L'Etat doit bien sûr laisser la plus grande autonomie possible aux citoyens, mais il doit fixer un cadre», poursuit le Neuchâtelois, auteur d'un blog hébergé par Le Temps où il a récemment pris position pour l'initiative sur le tabac:

«Un pays qui autorise la publicité pour le tabac dirigé vers sa jeunesse, même si l'on peut parler de la propre responsabilité de chacun, est un pays qui me fait honte»

Certains passages du document se prêtent volontiers à la controverse, tant ils osent la remise en question d'opinions désormais largement admises. «A l'origine, écrit Avenir Suisse, la santé "publique" avait vocation à protéger les personnes contre les maladies transmissibles, par exemple à l'aide de campagnes d'hygiène et de vaccination. Mais la santé publique se transforme de plus en plus en santé "privée"»:

«Aujourd'hui, les mesures ne visent pas seulement à éviter les maladies transmissibles, mais aussi à promouvoir un mode de vie sain. Ce que nous consommons ou ce que nous ne consommons pas est toutefois une affaire privée et ne concerne en principe pas l'Etat.»

Quand on soumet cette idée à Jean Gabriel Jeannot, il s'énerve: «C'est n'importe quoi. Quelle est cette vision de la santé publique du 19e siècle? Ma proposition serait qu'Avenir Suisse s'occupe d'économie et pas de santé.» Sans aller jusque-là, Markus Meury, porte-parole de Fondation Addiction Suisse, à l'origine de l'initiative du 13 février sur le tabac, estime que le rapport dessine un monde idéal:

«En réalité, les cantons supportent trois milliards de francs de dommages, et ce sont les contribuables qui paient pour la consommation "privée" d'autrui»

Les paradoxes des
produits «malsains»

Autre élément notable et porteur de débat de la cinquantaine de pages produites par Avenir Suisse, ces deux paradoxes que le think thank observe dans le rapport qu'entretient l'Etat avec ces fameux produits «malsains»:

  1. L'Etat a un intérêt à ce que les Suisses en consomment pour pouvoir financer l'AVS (près de trois milliards sur des recettes totales de l'AVS d'environ 40 milliards de francs par an proviennent de la consommation de produits à risque comme le tabac).
  2. L'Etat mène une politique de prévention à l'encontre de consommation de produits «malsains»... qu'il subventionne (treize millions pour le tabac, alimentés par une taxe sur la vente de produits issus de tabac; 246 millions pour le fromage; 22 millions pour les huiles; 24 millions pour l'alcool, etc.).

A noter néanmoins que les coûts du tabagisme sur le système de santé s'élèvent à trois milliards. «Derrière ces chiffres de maladies et de morts se cachent des individus», réagit Jean Gabriel Jeannot. «Le tabagisme provoque un nombre impressionnant de maladies et de morts, il est juste anormal qu'un Etat puisse être aussi permissif par rapport à ce fléau. Les chiffres, l'AVS et tous ces aspects financiers c'est sympa, mais lorsqu'on doit annoncer un grand-père qu'il ne verra pas grandir ses petits-enfants, c'est plus compliqué.»

Markus Meury renchérit:

«Le tabac n'est pas un produit juste un peu malsain, mais il est hautement addictif – 60% des fumeurs aimeraient arrêter, mais la plupart n'arrivent pas»

«On ne peut donc pas le comparer avec d'autres produits pas très sains où les consommateurs peuvent arrêter à tout moment», conclut-il. Un tacle au camp du NON à l'initiative sur le tabac, dont les affiches comparant le tabac à des cervelas ont fait réagir. Le débat sur les limites de l'intervention de l'Etat dans ces questions n'en demeure pas moins légitime – et vif. La votation du 13 février n'en est qu'un très spécifique aspect.

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