Comment cet homme a raconté la «situation unique et délicate» de Fribourg
Lors de l’éclatement de la Première Guerre mondiale et de la mobilisation de l’Armée suisse début août 1914, l’archiviste cantonal fribourgeois Tobie de Raemy (1864-1949) entreprit de consigner par écrit tout ce qu’il observait et entendait au quotidien. Il estimait en effet que ses notes pourraient un jour servir à décrire la vie à Fribourg durant la guerre. Son intention n’était néanmoins pas de consigner les «grandes nouvelles officielles», mais plutôt les «petits faits de chaque jour, la vie prise sur le vif, la vie privée dans ses petits détails», car «de cela aussi se compose l’histoire d’un pays».
L’«histoire quotidienne» de Tobie de Raemy était bien sûr celle d’un patricien, et l’impartialité qu’il s’était initialement efforcé de cultiver (contrastant avec la francophilie de sa famille et de ses amis patriciens) céda progressivement la place à une certaine hostilité envers les Allemands à la vue des prisonniers français rapatriés en France via la Suisse et Fribourg.
Son journal s’arrête malheureusement dès la fin de l’année 1916. Il fut ensuite trop occupé par le déménagement des Archives de l’Etat de la Chancellerie vers l’ancien couvent des Augustins pour continuer à noter ses observations.
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La division de la Suisse durant la Première Guerre mondiale le long du Röstigraben («barrière de rösti») était particulièrement marquée à Fribourg, car une université catholique y avait été fondée en 1889, alors que le reste du pays ne comptait que des universités réformées.
Ses premiers professeurs ne furent pas recrutés par une commission de nomination comme il est d’usage de nos jours, mais par le Grison Caspar Decurtins, un ami du fondateur et conseiller d’Etat Georges Python, qui débaucha des professeurs catholiques en Allemagne, en Pologne, en Autriche, en Belgique et en France.
La sélection opérée par Decurtins s’était traduite par une surreprésentation de professeurs allemands. En ville de Fribourg, à majorité francophone, on craignait alors que ces professeurs ne renforcent l’influence germanophone. Dans son journal, Tobie de Raemy nota que:
Le «point de vue suisse»
Le 1ᵉʳ novembre 1914, Tobie de Raemy lut dans le Correspondant un article intitulé «L’Esprit public et la situation en Suisse» qui reflétait parfaitement ses propres sentiments. Bien que l’article ne fût pas signé, l’archiviste cantonal se fendit d’une lettre à son auteur anonyme, dans laquelle il exposa son «point de vue» qu’il considérait être aussi celui d’un grand nombre de Suissesses et de Suisses: lui, Tobie de Raemy est né dans une famille originaire d’Argovie, fribourgeoise depuis quatre siècles.
Il est francophone et catholique pratiquant. Il fut élève des «Frères chrétiens» de Thonon, puis des Jésuites à Dole, avant de fréquenter l’université de Wurtzbourg en Bavière. Il est lecteur du Correspondant et de la Revue des Deux Mondes. Il est l’arrière-petit-fils d’une Française, le gendre d’une Française, a huit neveux dans l’armée française et cinq dans l’armée suisse; le fils de l’un de ses amis combat dans l’armée bavaroise, et il a déjà perdu deux cousins dans le conflit qui fait rage.
Fervent admirateur de la France durant sa jeunesse, il a quelque peu perdu de son enthousiasme et de sa sympathie pour cette nation en raison de l’«éducation sans Dieu» qu’elle prône et de ses conséquences. Il a des proches en Suisse alémanique et en Italie, et s’est lié d’amitié avec plusieurs congrégations et familles françaises contraintes de se réfugier en Suisse.
Il éprouve une profonde compassion pour toutes les victimes de la guerre, quelle que soit leur nationalité, et prie chaque jour pour les soldats, les blessés, les mourants et les morts – ainsi que pour la paix. Même si ses sympathies vont inévitablement à la France, il reste avant tout et par-dessus tout un Suisse.
Des émeutes en lien avec les transports de blessés
Ce point de vue changea quelque peu lorsque Tobie de Raemy entra en contact avec des personnes directement touchées par la guerre. Fin 1914, les premiers trains avec des blessés graves transitèrent par la Suisse et Fribourg, de l’Allemagne vers la France et inversement. Ces transports se multiplièrent en mars 1915. Tobie de Raemy évoque le passage de deux trains de blessés graves en gare de Fribourg: celui venu d’Allemagne emmenait les blessés graves français à Lyon, tandis que celui venu de France emmenait les blessés graves allemands en Allemagne.
Les deux trains se croisèrent à Matran, une commune à l’ouest de Fribourg. Une importante foule commença à se rassembler aux gares de Fribourg et de Matran pour remettre cigarettes, oranges, biscuits, petits pains, café, chocolats, etc. aux blessés. Les Français étaient particulièrement amateurs de journaux français. A l’arrivée d’un train de blessés français, tous criaient «Vive la Suisse», tandis qu’il régnait un silence de mort au passage d’un train de blessés allemands.
L’après-midi du 15 mars 1915, les trains ne s’arrêtèrent plus en gare de Fribourg. La foule en colère suspecta le conseiller d’Etat Georges Python d’avoir interdit l’arrêt des trains à la demande des professeurs d’université allemands, auxquels les manifestations favorables à la France auraient déplu. Tobie de Raemy pensa lui aussi que ces «messieurs» n’appréciaient pas que les blessés français racontent à la population fribourgeoise ce qu’ils avaient subi en Allemagne, et l’état déplorable dans lequel l’Allemagne les rendait à la France.
Les blessés allemands, quant à eux, ne se montraient pas quand leur train s’arrêtait à Fribourg. Au contraire, ils se cachaient derrière des stores fermés. Lorsque la baronne de Montenach, Française de naissance, appela les femmes des professeurs d’université allemands à se rendre elles aussi en gare pour accueillir les blessés allemands, le professeur Gustav Schnürer, spécialiste de l’histoire médiévale, rejeta cette demande en leur nom à toutes. Il déclara que les blessés qui auraient besoin de quoi que ce soit n’avaient qu’à s’adresser au chef de gare.
Tobie de Raemy trouva qu’il s’agissait là d’une «manière très allemande» de manifester sa sympathie pour ses compatriotes. D’un autre côté, il jugeait également exagérée la façon dont la population fribourgeoise accueillait les blessés français. Il estimait que la curiosité jouait un rôle important à cet égard, et trouvait de mauvais goût de recouvrir de fleurs les blessés allongés sur leurs couchettes, comme s’ils étaient déjà morts.
La scène se répéta le lendemain, à ceci près que la foule se rendit ensuite devant la villa du professeur allemand Wagner, rue du Botzet, où elle brisa les fenêtres et cassa des tuiles. Tobie de Raemy n’avait jamais vu les Fribourgeoises et Fribourgeois aussi remontés. Ils disaient qu’à Fribourg, ils étaient libres, et qu’ils n’avaient pas à recevoir d’ordres de la part de professeurs étrangers qui venaient toucher ici de gros salaires.
Tobie de Raemy supposa que les professeurs allemands avaient écrit à Berne pour dénoncer le manque d’ordre lors de l’arrêt de ces trains. Berne aurait montré cette lettre au chef de gare qui, influencé lui aussi par les professeurs allemands, aurait répondu:
Le journal indique que le 17 mars 1915, la foule se réunit sur la place de la gare, au pied de l’escalier gardé par la police. L’armée intervint soudainement, encerclant la foule qui parvint à franchir le cordon de police sans toutefois atteindre la gare, avant d’être finalement dispersée par les soldats.
Les trains finirent par s’arrêter à nouveau sur ordre de Berne, mais seules 20 personnes étaient autorisées à se tenir sur le quai. Les laissez-passer étaient délivrés par le commandant de police, et ces personnes devaient s’engager à se rendre en gare durant 15 jours consécutifs. Le 31 mars 1915, Tobie de Raemy obtint lui aussi un laissez-passer de la part du commandant de police. Celui-ci lui raconta qu’un journal allemand était allé jusqu’à écrire que lors des émeutes, onze professeurs allemands avaient été roués de coups au point de devoir être hospitalisés.
Muni de cigarettes, de journaux, de petits pains, d’un de ses manteaux, de plusieurs vêtements en laine ainsi que de vêtements pour bébé, Tobie de Raemy se rendit sur le quai pour l’arrivée du train de 14h14, qui transportait des civils évacués des zones occupées par les Allemands. On le chargea de distribuer le lait chaud dans les deux dernières voitures. Il fut stupéfait par le grand nombre de garçons de 15 à 16 ans installés dans les premières voitures. Les deux dernières étaient occupées par beaucoup d’hommes et de femmes âgés, ainsi que des enfants en bas âge.
Ses journaux et cigarettes rencontrèrent surtout du succès chez les hommes. La plupart venaient de Tourcoing, une ville du nord de la France qui fut occupée par les Allemands pendant toute la guerre. Ces gens à qui il ne restait plus rien avaient par ailleurs été séparés les uns des autres lors de leur évacuation vers l’Allemagne. Une mère était accompagnée de ses plus jeunes enfants, mais ne savait pas où se trouvaient les aînés. Après une autre expérience comparable, Tobie de Raemy écrivit qu’il ne savait pas comment il pourrait un jour serrer à nouveau la main d’un Allemand après cette guerre.
Plus d’informations sur le site Internet des Archives de l’État de Fribourg
Un regard sur la guerre
Le contenu de cette source nouvellement éditée traitant des tensions en ville de Fribourg pendant la Première Guerre mondiale a encore beaucoup à offrir. Il conviendrait également d’aborder le rôle des journaux comme les Freiburger Nachrichten, qui se montraient encore plus germanophiles que La Liberté, et leur rédacteur en chef, un ecclésiastique dont les opinions lui valurent d’être presque jeté dans un puits. Ou encore le moment où Tobie de Raemy aperçoit le général Wille en personne et se doit de constater qu’il n’a pas du tout une «trogne d’ivrogne» comme le suggéraient les cartes postales et portraits.
D’autres entrées concernent les trois prisonniers français en Allemagne à qui Tobie de Raemy faisait régulièrement parvenir du pain et des messages politiques chiffrés. L’ancien archiviste cantonal nous apparaît ainsi non seulement comme un témoin critique de son époque, mais aussi comme une personne chaleureuse et généreuse.
Musée national Zurich
La guerre est un élément marquant de l’histoire de la Suisse. L’exposition présente, sous différentes perspectives, la façon dont les guerres ont influencé les structures politiques, les intérêts économiques et l’ordre social en Suisse, du bas Moyen Âge à nos jours. Elle invite à remettre en question des conceptions répandues quant à la relation de la Suisse à la guerre – une guerre qui semble souvent lointaine, mais qui est profondément ancrée dans la mémoire collective.
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