Pourquoi le lac des Quatre-Cantons se prépare à un tsunami «dévastateur»
Dans le canton de Nidwald, les autorités se préparent à un tsunami. En collaboration avec des équipes de recherche de l’université de Berne et de l’EPF Zurich, le canton a ajouté à sa carte des dangers liés à l’eau un potentiel de danger lié aux vagues de crues. Dans le cadre de ce travail de grande ampleur, les spécialistes ont modélisé de possibles vagues de tsunami et quantifié leur potentiel de destruction ainsi que le danger qu’elles représentent pour la population en cas de survenue dans le lac des Quatre-Cantons.
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Cette tâche d’envergure était pleinement justifiée. En effet, les résultats des calculs et analyses sont sans appel: le danger est réel. Dans un scénario plausible, une vague de tsunami submergerait les rives du canton de Nidwald et se propagerait jusqu’à plusieurs centaines de mètres à l’intérieur des terres, provoquant des dégâts considérables.
Mais comment le canton a-t-il eu l’idée de procéder à de tels calculs? Il est communément admis que les tsunamis surviennent dans les océans, dans des régions à fort risque sismique, et non dans les lacs préalpins. Comme souvent, il faut remonter le cours de l’histoire pour comprendre cette décision. En effet, il y a 500 ans, le lac des Quatre-Cantons a connu un tsunami dévastateur.
Renward Cysat est bouleversé
Le 18 septembre 1601, à 1 heure du matin, la terre trembla en Suisse centrale. L’épicentre était situé non loin du Stanserhorn. La violence du séisme, dont les scientifiques ont depuis évalué la magnitude à 5,9, secoua toute la région. Des arbres et des bâtiments s’inclinèrent, des flancs de montagne s’effondrèrent.
Renward Cysat (1545–1614) consigna ses observations du séisme. Chancelier de la ville de Lucerne et chroniqueur, il séjournait à Goldau lors de la catastrophe. La veille, il avait longé le lac des Quatre-Cantons à cheval jusqu’à Lucerne. Vers Küssnacht, il avait vu des bateaux «rejetés sur la rive, à plus de 50 pas au-delà du rivage habituel, et projetés à une hauteur équivalant à environ deux hallebardes, voire davantage». Les bateaux reposaient sur la terre ferme à deux hallebardes entières – environ quatre mètres – au-dessus du niveau habituel du lac.
Lorsque Renward Cysat atteignit Lucerne, on lui décrivit comment l'eau de la Reuss s’était retirée complètement dans le lac à plusieurs reprises, avant de regagner son lit à la manière d’un torrent. On sait aujourd’hui qu’il s’agissait de seiches, un phénomène au cours duquel toute l’eau du lac oscille d’une rive à l’autre: la surface du lac est alors inclinée et se déchaîne d’un bord à l’autre. Vu de la rive, le lac se retire pendant quelques heures avant de revenir sous la forme d’une vague de crue de plusieurs mètres de haut.
En 1601, des vagues se formèrent et pénétrèrent de 500 à 1000 mètres à l’intérieur des terres, submergeant la ville d’Ennetbürgen. Le bilan fut lourd: aux moins dix personnes périrent noyées.
Ces grandes vagues de crue ne furent pas directement causées par le séisme. Le tsunami fut provoqué par des avalanches de sédiments sous-marines. Sous l’effet du tremblement de terre, d’énormes masses de boue et de roches accumulées sur les pentes sous-marines se détachèrent. Comme une plaque de neige, cette avalanche de sédiments glissa de manière compacte sur une couche fragile en direction du fond du lac.
En chutant, la matière poussa l’eau vers le haut et la colonne d’eau montante déclencha une vague de tsunami à la surface. Des vagues atteignant jusqu’à 10 mètres de hauteur se formèrent. En se propageant, elles ne perdirent rien de leur puissance et entrainèrent l’apparition de seiches.
Les conséquences à l’époque et aujourd’hui
Le séisme et les vagues de crue eurent des conséquences désastreuses. En plus de faire des victimes, ils détruisirent les infrastructures et bouleversèrent la société. Les autorités lucernoises interprétèrent le séisme comme une punition divine. En conséquence, deux jours après ce terrible événement, le Conseil interdit tout type de fêtes ou de réjouissances excessives, pour une durée de plusieurs mois.
Aujourd’hui, les tsunamis dans le lac des Quatre-Cantons sont abordés de manière plus laïque. La priorité est de s’assurer contre les dégâts potentiels. Le Pool suisse pour la couverture des dommages sismiques estime qu’un événement comme celui de 1601 provoquerait aujourd’hui des dommages immobiliers pouvant atteindre 9 milliards de francs.
Le canton de Nidwald est particulièrement menacé. En effet, dans le bassin lacustre de Buochs, toutes les conditions géologiques sont réunies pour la formation de grosses vagues de crue. Dans le delta plat de l’Aa d’Engelberg, des vagues de tsunami pourraient se dresser et pénétrer loin à l’intérieur des terres.
En outre, le bassin lacustre est bordé de nombreux coteaux qui s’enfoncent jusqu’à 200 mètres sous la surface et sur lesquels peut s’accumuler la matière nécessaire à une puissante avalanche de sédiments. Ajoutons à cela que, comme partout sur les rives du lac des Quatre-Cantons, la frénésie de la construction près des berges du bassin lacustre de Buochs a fortement augmenté le potentiel de destruction d’un tsunami.
Pourtant, les études scientifiques se veulent plutôt rassurantes. Un événement comme celui de 1601 n’est pas près de se reproduire. À l’époque, la quantité de matière qui se détacha des pentes sous-lacustres fut telle qu’il faudra encore des siècles avant que des masses similaires se reforment.
Toutefois, le risque de tsunami dans le lac des Quatre-Cantons n’est pas à écarter. Deux exemples régionaux montrent que ce ne sont pas les déclencheurs qui manquent.
Les éboulements, cause possible de tsunami
En 1806, un éboulement de grande ampleur eut lieu sur le Rossberg, au-dessus de Goldau. Plus de 30 millions de mètres cubes de roche dégringolèrent dans la vallée et détruisirent le village. Cet éboulement déclencha un tsunami sur le lac voisin de Lauerz. L’éboulis atterrit dans un marais qui jouxtait le lac. L’énergie de l’éboulement poussa brusquement cette masse de terre dans le lac, dans un mouvement qui entraina une vague de crue de plusieurs mètres de haut.
Le lac des Quatre-Cantons est entouré de montagnes abruptes. Ici aussi, un éboulement pourrait subvenir et entrainer une vague de crue comme sur le lac de Lauerz. Pour qu’une avalanche de sédiments sous-lacustre se produise et provoque une catastrophe similaire à celle de 1601, il faudrait un puissant séisme, ce qui n’est pas rare en Suisse centrale.
La prochaine vague de crue se prépare
Le dernier grand séisme de Suisse centrale eut lieu en 1964 dans le canton d’Obwald. Cette année-là, aux mois de février et mars, une série de secousses sismiques se termina par un tremblement de terre de magnitude 5,3. Les communes de Sarnen et Kerns furent les plus touchées par la catastrophe. Quasiment aucune habitation ne fut épargnée. Bien qu’aucune victime ni aucun blessé grave ne furent à déplorer, la crainte d’un séisme encore plus important demeura omniprésente.
Ce séisme se produisit dans un lieu semblable à celui de 1601, avec une énergie quasi identique. Il ne provoqua toutefois pas d’avalanches de sédiments ni de vagues de crue, uniquement des fissures dans les bâtiments et de la crainte parmi la population. Mais l’histoire et la géologie le montrent: un tsunami pourrait à nouveau se produire dans le lac des Quatre-Cantons. Reste à savoir quand.
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