On vous révèle pourquoi cet objet suisse mythique s'appelle Stewi
La description de l’objet figurant dans les trois pages du premier brevet no 255080 déposé le 30 juillet 1947 est purement technique: «Selon l’invention, ce dispositif de séchage du linge comporte des tiges de support articulées reliées à un manchon coulissant sur une tige centrale et articulées au moyen d’entretoises fixées à un manchon non coulissant sur la tige centrale, l’ensemble étant conçu de telle sorte que les tiges de support et les entretoises puissent être repliées et écartées de la tige centrale comme les armatures d’un parapluie.»
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Inventeur du produit et auteur de cette description: Walter Steiner, domicilié à Winterthour. Rien ne laisse alors présager que le dispositif de séchage du linge de Steiner deviendra une véritable icône industrielle suisse.
Fils du couple de jardiniers Friedrich et Maria Steiner, Walter est né en 1921 à Winterthour. C’est alors qu’il habite encore chez ses parents, à la Einfangstrasse, que le jeune homme de 26 ans formé à la construction métallique commence à construire un séchoir à linge rotatif pouvant être refermé comme un parapluie.
L’idée n’est pas nouvelle. Les Anglais Frederick Fairbourn et William Stevenson avaient breveté un dispositif similaire en 1923, mais cela n’enlève rien au mérite de Steiner. Ses premières constructions sont dotées de bras et entretoises en bois ainsi que d’une ficelle de chanvre pour suspendre le linge. En 1947, l’année du dépôt de son premier brevet, Steiner crée son entreprise en raison individuelle sous la raison sociale Stewi - contraction de Steiner et Winterthour. La production démarre et comme ce produit est encore inconnu en Suisse, son nom deviendra un déonyme (mot issu d’un nom propre) connu de tous les Suisses, petits et grands.
Steiner multiplie inventions et dépôts de brevets: parasols déployables, ouvre-bouteille et boîte multifonction PartyJack (vendu à 900 000 exemplaires en Suisse), stores déroulants, poubelles, pupitres d’écolier et bien évidemment tous les étendoirs à linge possibles et imaginables. Sa plus grande réussite restera toutefois le Stewi. Victime de son succès cinq ans après son invention, Steiner doit déménager dans un plus grand atelier à l’Oberseenerstrasse. En 1954, le modèle DeLuxe est exposé à la foire de Bâle. En 1958, Steiner expose le Stewi dans le pavillon suisse de l’exposition universelle de Bruxelles. L’exportation à l’étranger prend son essor.
Il semble que Steiner ait déclaré «comprendre les femmes» et vouloir «simplifier autant que possible le travail de la ménagère». Désormais plus léger et plus simple d’emploi, le Stewi s’impose rapidement partout en Suisse.
Depuis 1958, aluminium et plastique ont remplacé le bois, la ficelle de chanvre laissant place à un fil en matière synthétique plus moderne. En 1972, Stewi investit de nouveaux ateliers à la Rudolf-Diesel-Strasse, toujours à Winterthour, et il faudra attendre 1987 pour que la société en nom propre Stewi devienne une société anonyme.
Une publicité originale
Steiner ne doit pas seulement sa réussite à une recherche constante de la perfection. Il possède un sens inné de la publicité. Le Stewi attire les regards. Du coup, Steiner installe gratuitement son séchoir parapluie dans les jardins de certaines maisons familiales bien visibles, à proximité de carrefours très fréquentés et le long des voies de chemin de fer.
Le linge mis à sécher sur ce dispositif futuriste aux bras audacieusement tendus vers le ciel suscite l’envie des passants et du voisinage. Le Stewi connaît un succès fulgurant. Les villas dont le jardin est équipé du trou accueillant la douille en aluminium caractéristique dans laquelle on fixe le Stewi sont de plus en plus nombreuses. Pas étonnant dès lors que l’on prête à Steiner la qualité d’inventeur de la guérilla marketing, terme utilisé pour désigner des campagnes publicitaires originales produisant un impact maximal à un prix minimal.
Chez Stewi SA, Walter Steiner est considéré comme un patron de la vieille école. Il connaissait en effet les noms des 120 personnes travaillant dans son entreprise. Il mourra le 14 avril 2009 à l’âge de 88 ans à Winterthour.
Ses héritiers prendront le relais, notamment son fils Walter Andreas, nommé PDG. Mais la banalisation du sèche-linge et une concurrence de plus en plus intense commencent à faire vaciller Stewi.
Des séchoirs parapluie conçus selon le même principe sont désormais produits en Allemagne, Hollande, Angleterre, Australie et en Asie. Chez Stewi, les investissements marquent le pas et le chiffre d’affaires dégringole au fil des années. Après une visite de l’entreprise en 2016, l’industriel Stephan Ebnöther raconte à la Limmattaler Zeitung que l’informatique chez Stewi fonctionne encore sous le système d’exploitation MS-DOS, obsolète depuis la fin des années 1990.
En 2017, Stephan Ebnöther et Lorenz Fäh reprennent Stewi SA. Le cadet des fils Steiner rejoint l’entreprise. Il modernise le parc des machines, l’informatique et les locaux où seules la caisse enregistreuse des années 1970 et l’ancienne horloge à pointer du personnel témoignent du long passé de la marque. En 2023, Ebnöther et Fäh quittent la société, la laissant une fois encore au bord de la faillite. Stewi ne trouve aucun investisseur prêt à la reprendre, et la liquidation doit intervenir en fin d’année. «Stewi se prépare à sa fin» titre la Winterthurer Zeitung. Mais à la surprise générale, Reichardt SA, basé à Ruggell au Liechtenstein, rachète le groupe Stewi dont le siège se trouve désormais à Saland dans le canton de Zurich.
De cette aventure industrielle nous restent le souvenir d’un créateur d’entreprise charismatique et le modèle Stewi Oak, fabriqué en chêne suisse comme dans les années 1940 et vendu 1600 francs.
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