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La profusion a fait oublier aux Suisses un réflexe vital

Faire des réserves de nourriture n'est pas la seule responsabilité de l'Etat.
Image: USPF / Unsplash, montage watson
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La profusion a fait oublier aux Suisses un réflexe vital

Constituer des réserves alimentaires, c’est anticiper les imprévus et gagner en sérénité. Mais encore faut-il savoir quand les utiliser et mesurer nos besoins réels, rappelle notre chroniqueuse, Anne Challandes.
01.11.2026, 07:0001.11.2026, 10:42
Anne challandes / Franc-Parler

Savez-vous ce qu'est un «cabuzon»? Beaucoup semblent l'avoir oublié. Le «cabuzon» était le cagibi de ma grand-mère au Pays-d’Enhaut, où elle nous envoyait chercher tel ou tel ingrédient de ses réserves pour le repas.

Tout avoir sous la main, et tout de suite, est devenu une habitude, une normalité; de n’importe quelle région du monde. Plus de réserves, peu de proximité, pas de saisonnalité… Il faut dire que, depuis la dernière guerre mondiale, nous n’avons plus vraiment connu la disette en matière d’alimentation.

Créer sa propre résilience alimentaire

C’est plutôt le contraire: profusion de nourriture, y compris à prix discount. Pour beaucoup d’entre nous, il est normal de trouver des étalages bien garnis dans notre enseigne préférée, presque à toute heure du jour, y compris hors saison. A l’occasion, nous pouvons même profiter d’un produit ou d’un repas livré à domicile.

Le concept de provisions pour les temps difficiles nous est devenu étranger.

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Chaque dimanche matin, watson invite des personnalités romandes à commenter l'actu ou, au contraire, à mettre en lumière un thème qui n'y est pas assez représenté. Au casting: Nicolas Feuz (écrivain), Anne Challandes (Union Suisse des Paysans), Damien Cottier (PLR), Céline Weber (Vert'Libéraux), Karin Perraudin (Groupe Mutuel, ex-PDC), Samuel Bendahan (PS) et Ivan Slatkine (président de la FER).

Certes, la nécessité d’avoir quelques produits de première nécessité à disposition a subitement été remise en lumière pendant la pandémie de Covid, mais combien de temps est-elle restée en évidence? Cette habitude a-t-elle subsisté ou s’est-elle estompée de la même manière et aussi vite que le pli qui avait été pris de faire ses courses directement à la ferme ou de passer ses vacances en Suisse?

Il n’empêche, c’est une recommandation de la Confédération, c’est aussi une mesure de précaution appliquée dans les ménages prévoyants: avoir des provisions sous la main rend toujours service et permet de faire face à l’inattendu. On ne sait jamais, une crise peut arriver de manière spontanée, et avoir une portée plus ou moins impactante.

Cet été, le manque d’eau et la situation géopolitique ont réduit certaines routes commerciales, révélant en particulier la fragilité d’une partie de notre approvisionnement. Quelle que soit la saison, nous ne sommes pas non plus à l’abri d’événements météorologiques extrêmes. Fortes précipitations de pluie ou de neige, violentes bourrasques peuvent provoquer la chute d’arbres, couper les voies de communication et nous contraindre à rester à l’abri. Dans ce cas, il est toujours bon de pouvoir puiser dans des réserves.

Pouvoir compter sur un stock de nourriture apporte aussi des avantages lors de temps plus calmes. C’est une possibilité de faire des économies d’argent, avec des achats en plus grande quantité ou à un prix avantageux. C'est s'octroyer un moment sans obligation d’aller faire des courses.

Ce que l'on entend par provisions domestiques

Mais qu’entend-on par provisions domestiques… providentielles, comme les appelle l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays (OFAE)? Il s’agit d’aliments à durée de conservation longue, comme des pâtes, du riz, de l’huile, du sel et du sucre, du café, du thé et de la tisane, des fruits séchés, du muesli, des biscottes, du chocolat, du lait UHT, du fromage à pâte dure, de la viande séchée et des conserves, sans oublier de l’eau.

Personnellement, j’y ajoute de la farine, du quinoa et des lentilles, de production suisse, évidemment. La taille et la composition du ménage, ainsi que les habitudes alimentaires ou intolérances sont bien sûr à prendre en compte. L’idéal est de pouvoir tenir le coup pendant une semaine.

Certains produits non-alimentaires sont également recommandés, tels que radio à pile, lampe de poche, piles de réserve, bougies, allumettes ou briquet, réchaud à gaz, sans oublier des masques, du désinfectant, les médicaments personnels et les articles d’hygiène nécessaires, y compris le papier toilette. Un peu d'argent liquide fait aussi partie du pack. Enfin, il ne faut pas oublier les animaux de compagnie et penser à prévoir pâtée et croquettes pour Médor et Choupette.

Celles et ceux qui ont un jardin potager ou trouvent plaisir à préparer eux-mêmes leurs conserves avec des produits locaux peuvent aussi mettre leur récolte ou leurs achats en bocaux soigneusement stérilisés ou au congélateur. Cela leur permettra de retrouver les saveurs de l’été et des fruits et légumes locaux bien que hors saison.

Conservation longue ne veut pas dire qu’on peut fermer la porte du «cabuzon» une fois pour toute, dans l’espoir de ne jamais plus avoir à l’ouvrir. Même si les aliments entreposés se conservent bien et plutôt longtemps au frais et dans l’obscurité, il est judicieux de gérer les stocks, de veiller régulièrement à leur renouvellement et de les consommer à temps. Cela contribuera à limiter les pertes et le gaspillage alimentaire.

Conseil pour les ménages, obligation pour le pays

Une loi fédérale (Loi sur l’approvisionnement du pays (LAP), récemment révisée partiellement, prévoit pour notre pays l’obligation d’assurer l’approvisionnement de la population suisse en biens et services vitaux en cas de pénuries graves, sous la responsabilité de l’organisation de l’Approvisionnement économique du pays (AEP).

Celle-ci est constituée de l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays (OFAE), de représentants du secteur privé, des cantons et d’autres services fédéraux. L’AEP s’articule autour de six secteurs, par exemple l’alimentation, les produits thérapeutiques et l’énergie. Quatre d’entre eux comprennent des réserves obligatoires qui servent à stocker des produits de première nécessité pour faire face aux crises.

En particulier dans les secteurs qui dépendent d’importations, comme l’alimentation ou l’énergie, on comprend bien le mécanisme et le besoin de garder des stocks pour les périodes d’étranglement. Ceux-ci contribuent à la sécurité et à la stabilité du pays.

Ces dernières semaines, et avec le bas niveau du Rhin, la situation géopolitique et des réductions de livraison, une autorisation temporaire a été délivrée pour des prélèvements dans les stocks obligatoires de fourrages protéagineux, de diesel et de kérosène.

Une confirmation et une question

J’en tire premièrement une conclusion. La nécessité de constituer des réserves, quelles qu’elles soient, notamment alimentaires, s’en trouve confirmée. On ne peut pas savoir si on aura besoin de ces provisions de secours, mais, le cas échéant, qu’est-ce qu’on est content de les avoir quand le moment arrive.

Dans un deuxième temps me vient une question que je partage volontiers dans cette rubrique dont le but est de parler franc et de faire parler: comment déterminer quand et pourquoi entamer les réserves? Si le fait d’entamer les réserves peut avoir un but stratégique pour répondre à une nécessité, on peut s’interroger parfois sur l’évaluation de cette nécessité. Où placer le curseur sur l’échelle des besoins? Sera-t-il facile ou même possible de remplacer ce qu’on y aura pris?

Pour entamer ce questionnement, je pose ici en miroir de la décision d’entamer les réserves obligatoires de kérosène les offres de vols pour les vacances d’automne et la fin de l’année, vers des destinations lointaines et chaudes, après des semaines de températures élevées, ou vers l’une ou l’autre ville d’Europe qu’on peut très confortablement atteindre en train.

Pas de jugement de valeur, pas de volonté de faire la morale ou d’injonction de ma part, juste un début de réflexion…

Anne Challandes est...
... paysanne et avocate de formation. Présidente de l’Union suisse des paysannes et des femmes rurales, et vice-présidente de l’Union suisse des paysans, elle gère également une exploitation familiale en agriculture bio dans le Jura neuchâtelois avec des vaches allaitantes et différentes cultures.
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