Une centaine de Hells Angels débarquent devant le tribunal de Sion
Devant le tribunal de Sion, une centaine de Hells Angels et de membres de clubs affiliés arborent les gilets du club de motards criminalisés. La plupart d’entre eux portent la mention «Switzerland», mais, selon une source policière, certains seraient venus de France et du Liechtenstein. Ils sont là en force, sur l’entier de la place de la Planta et au bar Les Brasseurs un peu plus bas, pour soutenir deux des leurs qui comparaissent devant le tribunal de Sion ce lundi 11 mai.
Un Hells Angels de 36 ans, ressortissant de Macédoine domicilié dans le canton de Vaud, couvert de tatouages - «fighter», «Brutal», «Ha» ou encore «1%» pour désigner les motards «hors-la-loi» – et un Hells Angels vaudois de 46 ans sont accusés:
- De lésions corporelles graves.
- De brigandage.
- D'infraction à la loi sur les armes.
- D'infraction à la loi sur la circulation.
Tous deux ont été arrêtés et incarcérés le 8 avril 2024, peu après avoir «agressé», selon le ministère public, ou s’être «bagarrés», selon les prévenus, avec un Bandidos sédunois.
Deux bandes «rivales»
Dans la petite salle du tribunal, le public est composé de journalistes et de Hells Angels qui portent leur gilet. Le 8 avril 2024, donc, les deux Hells Angels vaudois s’étaient rendus jusqu’à Granges (VS) dans un garage spécialisé dans les Harley-Davidson. En repartant, ils ont croisé la route du Bandidos qui portait le gilet, les «couleurs», de son club. Le ministère public note dans son acte d’accusation:
Dans ce contexte, les Hells Angels souhaitent empêcher les autres clubs de circuler avec leurs couleurs sur le territoire qu’ils considèrent comme le leur. Les Hells Angels sont présents en Suisse depuis les années 1970, particulièrement pour la Romandie dans les cantons de Vaud et de Genève. Le Valais était historiquement une sorte de prolongement du chapitre Riviera (VD). Mais, depuis quelques années, leurs rivaux des Bandidos se sont installés dans plusieurs cantons romands, notamment à Sion.
Cette incursion a provoqué une guerre de territoire et de nombreuses rixes entre ces clubs de motards criminalisés, dont l’épisode le plus marquant en Suisse romande a été des échanges de coups de feu dans un bar genevois, en 2022.
Prise en «chasse»
Selon l’acte d’accusation, les Hells Angels voient donc le Bandidos porter ses couleurs, font demi-tour et le prennent en «chasse». Il est environ 17h et pendant cette course-poursuite à moto, les Hells Angels auraient tenté de faire chuter le Bandido. Ils y seraient parvenus une première fois, mais la victime serait remontée sur sa bécane et aurait pris la fuite en direction du local de son club, situé à Uvrier, en périphérie de Sion.
Les Hells Angels l'auraient fait chuter une seconde fois. «Alors qu’il était allongé au sol, dans l’incapacité de se défendre, ils l’ont frappé notamment avec un marteau (réd: une arme symbolique chez les Hells Angels) dans le but de lui dérober ses couleurs de Bandidos, soit son gilet et son casque», accuse le ministère public.
Blessé, le Bandidos a souffert d’un traumatisme crânio-facial, d’une importante plaie au front et d’ecchymoses. Deux jours après l’arrestation des Hells Angels, la police découvre dans le véhicule du Macédonien et à son domicile, des armes interdites sans autorisation spéciale: matraque à ressort, couteau à ouverture automatique et un poing américain. Ce dernier est donc aussi poursuivi pour délit à la Loi sur les armes.
Devant les juges, le procureur a requis 36 mois de prison ferme pour le Vaudois, en raison notamment de son caractère multirécidiviste, et une peine de 30 mois avec sursis pour le prévenu originaire de Macédoine, assorti d’une expulsion du territoire suisse pour une durée de cinq ans. «Les prévenus ont agi pour un motif futile de vendetta et pour leur gloriole personnelle, avec une immense violence», note le procureur.
Devant le tribunal, les avocats des prévenus ont tous deux plaidé l’acquittement pour tous les chefs d’accusation, sauf l’infraction à la loi sur les armes. L’avocat du Hells Angels vaudois, Gonzague Vouilloz, a vertement critiqué le travail du procureur, estimant qu’il n’était pas basé sur des faits et des preuves, mais sur une forme d’indignation que lui inspirent ces clubs.
Renoncer aux accusations
L’avocat estime que les intentions et le déroulé exact de l’altercation entre les clubs ne sont pas établis. Il conclut qu’il faut renoncer à l’accusation de lésions corporelles graves pour les lésions corporelles simples. Or cette dernière infraction ne se poursuit que sur plainte et comme le Bandido n’a jamais porté plainte, il «convient d’abandonner cette accusation (...) Dans cette affaire, vous ne devez juger ni le contexte de ces clubs, ni les difficultés de la police face à eux. Vous ne devez juger que les faits prouvés».
Cet argument juridique ressemble fortement à celui utilisé lors du procès à Genève en début d’année dans la bouche du président du tribunal, qui déclarait: «Ce n’est pas le procès de l’affrontement des Hells Angels contre les Bandidos, ni le procès des activités de ces clubs, mais celui de quatre individus.»
A Sion, l'avocat du prévenu macédonien, Guillaume Salman, renchérit:
«On nous a avertis qu’il y aurait une sécurité extrême pour ce procès, mais nos clients ne sont pas des grands méchants, ils ne sont pas venus avec une attitude de défiance vis-à-vis du tribunal et ils ne portent pas leurs couleurs», poursuit-il. Il conclut aussi à l’acquittement de son client en raison de témoignages contradictoires et de l’absence de preuves. La victime a notamment témoigné dans le sens d’une bagarre et non d’une agression de deux personnes contre une victime.
Le procureur a par contre estimé, pendant sa plaidoirie, qu’il fallait relativiser les déclarations du Bandido parce que dans ce milieu, cela ne se fait pas de perdre la face et de se reconnaître victime à qui l’on aurait dérobé ses couleurs. Le jugement sera rendu ultérieurement par le tribunal. Au terme de l’audience, les motards étaient toujours sur la place de la Planta où ils croisaient le cortège des collégiens qui partaient manger.
En 2024, outre l’affaire jugée ce 11 mai 2026, la police doit intervenir à la suite de menaces sur l’autoroute, en marge du salon de tatouage de Conthey (VS). A Bernex (GE), une agression armée trouble l'inauguration du local des Bandidos en novembre.
En 2025, au moins deux rixes perturbent des bars valaisans. Selon la police fédérale, il y aurait environ 200 Hells Angels en Suisse, pour une quarantaine de Bandidos.
Dans d'autres pays européens, les associations de motards sont considérées comme des organisations criminelles et les clubs sont parfois interdits. Ils sont organisés au niveau mondial et les échanges entre chapitres européens et suisses sont fréquents. Une précédente agression survenue à Sion, et déjà jugée pour l’un des prévenus, impliquait ainsi au moins un Hells Angels français.
En Suisse, l’accusation d’appartenance à une organisation criminelle a été portée devant le tribunal fédéral où elle a été rejetée. C’est pour cette raison, sans doute, que les procureurs n’enquêtent et ne thématisent plus sur les groupes de motards mais uniquement sur les faits commis par des individus.
