Ces patrons romands se disent «pris au piège» par DHL et risquent la faillite
«DHL fait du chiffre sur notre dos, on est pris au piège», déplore Alaeddin Abdallah, patron d’AB Express, sous-traitant du groupe de livraison. Il dit entrevoir aujourd’hui la faillite.
AB Express n’est pas un cas isolé. Un autre sous-traitant actif en Suisse romande que nous appellerons François* décrit une situation similaire: «Ma situation est catastrophique, je ne me paie plus de salaire depuis un moment». En cause, selon eux: une baisse progressive des tarifs versés par DHL et une pression accrue sur le nombre de livraisons. Explications.
«Travailler plus pour gagner moins»
«Au début, quand vous commencez de travailler avec DHL, tout va bien, vous gagnez bien votre vie, vous achetez des fourgons en leasing, vous engagez des employés et quelques années plus tard, tout vous tombe dessus», raconte l'entrepreneur Alaeddin. Ce qui lui est «tombé dessus», c'est une baisse continue de sa rémunération, jusqu'à un point de rupture en mars 2026. Il explique qu’il y a deux ans, chaque tournée lui rapportait en moyenne 12 000 francs par mois.
Aujourd'hui, le Vaudois dit recevoir en moyenne 9400 francs par tournée et par mois, une somme qu'il juge largement insuffisante pour faire «marcher» son entreprise. Alaeddin affirme que son cas n'est pas isolé: «nous sommes plusieurs sous-traitants Romands à avoir discuté avec DHL pour leur expliquer que ce n'était pas tenable, mais il ne se passe rien». Même son de cloche pour François*, qui dénonce «la pression constante d'augmentation de la production».
François* affirme que le prix payé par DHL au stop (arrêt de livraison) a radicalement baissé. «Si vous avez entre 1 et 54 clients, vous gagnez une certaine somme, mais à partir de 55 clients, DHL vous paie presque deux fois moins, plus on travaille et moins on est payé». L'entrepreneur tient à apporter une précision pour que les clients DHL «se rendent compte de la part qui revient au travailleur». Il explique qu'il est rémunéré environ 10 centimes par colis (en plus des arrêts de livraison) alors que le client paie à DHL au minimum 10 francs par colis (expédié de Suisse vers la Suisse). «Quand on pense à ce qu'on nous paie pour notre travail, c'est honteux».
Les deux hommes en sont convaincus: le système de sous-traitance mis en place par DHL les pousse à rallonger les horaires de leurs employés. «Depuis mars 2026, DHL nous demande de faire 90 à 95 clients par jour, nos chauffeurs travaillent régulièrement en heures supplémentaires, ce rythme est intenable», précise Alaeddin Abdallah.
Scanner, vêtements et camions publicitaires
Au-delà de la rémunération, les sous-traitants critiquent aussi les coûts imposés par leur activité. En effet, ils paient la location des scanners qui permet l'accès au réseau des colis de DHL, achètent leurs uniformes de travail auprès de DHL et doivent marquer leurs fourgons avec le logo de l'entreprise. «Je ne peux pas utiliser mes fourgons pour d'autres clients à cause du logo DHL. Et quand il y a beaucoup de volume, tous mes chauffeurs sont mobilités pour DHL», lance Alaeddin Absdallah. Quant à François*, il ajoute que si son entreprise refuse l'augmentation de la charge de travail, DHL peut lui retirer rapidement une région de livraison. «Si tu n'acceptes pas leurs conditions, ils te remplacent vite par une autre entreprise, c'est la jungle», commente-t-il avec agacement.
Les entrepreneurs dénoncent aussi la précarité de leur contrat: «Nous n'avons pas de contrat à l'année, on ne sait pas pour combien de temps on est engagé et on se retrouve à signer des changements dans nos contrats régulièrement». Alaeddin ajoute que le contrat avec DHL «faisait tourner sa boîte», mais, aujourd'hui, il se sent prisonnier de celui-ci. «Je suis dans un cercle vicieux, j'ai besoin d'accepter l'augmentation du volume pour tenter de payer mes charges», lance-t-il en admettant qu'il s'agit d'une fuite en avant.
«Fluctuations naturelles»
Nous avons contacté DHL pour savoir ce qu'elle pensait des conditions de travail des sous-traitants et de leurs plaintes concernant leur rémunération. L'entreprise de logistique rappelle que «les rémunérations ne reposent pas sur des montants fixes mensuels». Elle écrit que ces rémunérations dépendent des volumes traités, mais également du nombre de jours ouvrables du mois concerné.
DHL indique que les tarifs sont «négociés individuellement entre le donneur d'ordre et chaque sous-traitant et fixés contractuellement dans un contrat de prestations signé par les deux parties».
L'entreprise ne communique pas concernant les conditions de travail et la baisse de revenus qualifiée de drastique par les sous-traitants que nous avons entendus, mais admet que «les coûts de l'énergie et des carburants ont augmenté ces derniers mois dans de nombreux secteurs d'activité». Elle ajoute:
L'entreprise précise aussi que «les tarifs font l'objet de révisions périodiques et peuvent être renégociés par les deux parties.»
Un système de «prédation»
Face au désarroi de ces entrepreneurs, nous avons contacté le syndicat Syndicom afin de savoir s'il était au fait de la situation de ces sous-traitants. Virginie Zürcher, co-responsable Région Suisse romande, explique que ces sous-traitants sont considérés comme des employeurs et qu'il est donc plus difficile pour eux de s'appuyer sur les syndicats.
Virginie Zürcher rappelle aussi que les cadences auxquelles sont soumis les employés des sous-traitants sont infernales et certains employés sont déjà venus demander le soutien de Syndicom pour des salaires impayés. «Nous sommes conscients que ces sous-traitants arrivent très rarement à tourner, mais notre problème c'est l'application du cadre légal pour leurs employés».
Pour Syndicom, le constat est clair:
La syndicaliste ajoute que certaines entreprises de livraison encouragent les anciens employés à se lancer en tant qu'entrepreneurs, pour «perpétuer le système».
Alaeddin et François*, ne s'étonnent pas de la réponse du syndicat: «On nous considère comme les patrons, donc les méchants de l'histoire». Ils disent ne pas se faire d'illusions sur leur avenir. Le premier sait que son entreprise est proche de la faillite, tandis que le second avoue prendre des risques concernant son contrat avec DHL.
Alaeddin, lui, tient à préciser qu'il fait preuve de transparence envers ses employés et leur explique la situation précaire de son entreprise: «Je sais qu'ils travaillent comme des fous, je suis toujours sur le terrain, je travaille tous les jours et je connais ces horaires. Nous sommes tous perdants dans ce système».
