Initiative UDC: Des trolls d'extrême droite se sont immiscés dans la votation
Nous sommes deux semaines avant les votations du 14 juin dernier. Samuel Zbinden publie une vidéo sur les réseaux sociaux afin de prendre position contre l’initiative de l’UDC pour limiter la population suisse à 10 millions d'habitants. Élu des Verts au Grand Conseil lucernois, il ne s’attend alors pas à l’ampleur de la réaction que vont susciter ses posts.
À peine sa publication mise en ligne, celle-ci est inondée de commentaires, dont une majorité se ressemblent beaucoup. On trouve mêmes slogans, les mêmes formulations et les mêmes images défiant ses arguments qui reviennent sans cesse. Ce que vit Samuel Zbinden n’a rien d’un cas isolé. De nombreux opposants à l’initiative UDC ont rapporté des expériences similaires.
Les réponses ont été organisées
Une enquête de CH Media, éditeur de watson, démontre que les autorités soupçonnent des acteurs issus de la mouvance d’extrême droite d’être à l’origine d’une partie de ces campagnes numériques de dénigrement, comme l'indiquent plusieurs sources.
Samuel Zbinden, qui ne compte que 2400 abonnés sur Instagram, a immédiatement ressenti l’ampleur du phénomène. Sa vidéo atteint près de 600 000 personnes sur les réseaux sociaux. En peu de temps, le nombre de commentaires dépasse largement le millier. Parmi les messages de soutien figurent aussi des insultes et des attaques personnelles.
La publication en question, une argumentation contre l'initiative
Dans un premier temps, le Lucernois de 27 ans tente de tenir tête à ce déferlement, et a supprimé les commentaires les plus problématiques sur ses publications. Mais la situation finit par devenir trop pesante, et il décide alors de supprimer les applications de son téléphone pendant quelques jours et de faire une pause des réseaux sociaux. Sur Instagram, sa vidéo récole plus de 16 000 likes et 1500 commentaires.
La situation paraît évidente, des bots sont à l’œuvre dans les commentaires. Il s'agit de programmes informatiques qui, par le biais de faux profils, déposent automatiquement leurs commentaires sous des publications sélectionnées. Ceux-ci suggèrent généralement une chose, que la majorité de la population pense autrement que l'élu alémanique. Ils tentent ainsi de convaincre les indécis et de déstabiliser sont qui sont convaincus.
Pas d'intervention étrangère
Lorsque l'on évoque des campagnes d’influence numériques, les soupçons se portent souvent sur la Russie. Le Secrétariat d’État à la politique de sécurité contredit toutefois cette hypothèse:
L’autorité indique également n’avoir constaté aucune hausse inhabituelle des activités de désinformation en provenance de l’étranger.
Des signalements d’activités suspectes sont néanmoins parvenus jusqu'aux services de la Confédération. Selon les informations de la Schweiz am Wochenende, les pistes mènent vers des acteurs basés en Suisse. La Confédération ne peut toutefois rien dire à ce sujet. Lorsqu’il ne s’agit pas d’attaques menées par des États étrangers, cette dernière ne s’en occupe simplement pas.
Outre les commentaires automatisés, des vidéos ayant recours à des deepfakes particulièrement convaincantes et des imitations d'articles ont également circulé. Longtemps considérées comme l’apanage des opérations d’influence étatiques, ces méthodes sont aujourd’hui beaucoup plus accessibles. Grâce à l’intelligence artificielle, de tels contenus peuvent désormais être produits relativement facilement et à moindre coût.
Ces soldats numériques jouent ainsi un rôle d’accélérateur. Grâce aux bots, ils donnent un coup de pouce aux algorithmes des plateformes de réseaux sociaux. Celles-ci montrent davantage ce qui a déjà été vu par un grand nombre d’utilisateurs.
La publication de Samuel Zbinden s’est ainsi rapidement retrouvée dans une bulle de droite. Aux commentaires générés automatiquement sont ensuite venus s’ajouter ceux de véritables internautes, souvent encore plus durs et insultants que ceux des chatbots.
«Non aux choux de Bruxelles»
Marc Horat sait à quel point ils peuvent l’être. Cet astrophysicien et socialiste lucernois s’était lui aussi engagé contre l’initiative pour une Suisse à 10 millions. Une publication de sa section locale a elle-même été consultée des milliers de fois et bombardée de nombreux commentaires haineux.
Marc Horat a bien tenté d’opposer des arguments et d’engager le débat. Les résultats sont toutefois restés largement limités. Dans un cas particulièrement grave, il a même déposé une plainte.
Pourquoi a-t-il malgré tout passé autant de temps à répondre à ces messages? Marc Horat répond:
Il dit avoir passé plusieurs nuits à le faire. Une discussion normale sur les réseaux sociaux n’est pratiquement plus possible, déplore-t-il.
Marc Horat a poussé un peu plus loin encore l’absurdité de cette acerbe campagne de votation sur internet. Il a bricolé une affiche pour une revendication fictive disant «Non à davantage de choux de Bruxelles». Visuellement, celle-ci rappellait les véritables affiches de la campagne UDC, mais sans aucun lien sur le fond.
L'initiative pour limiter les choux de Bruxelles
Marc Horat a publié cette fausse campagne sur Facebook. Et les bots ont mordu à l’hameçon, génèrant plus de 100 commentaires en l’espace de 20 heures, et plus de 200 depuis. La très grande majorité de ces réactions font campagne pour le oui. Non pas concernant la délicate question des choux de Bruxelles, mais en faveur de l’initiative sur l’immigration.
Un commentaire:
Oui à la protection de nos paysages et de nos terres agricoles.
Oui à la préservation de notre nature et contre toujours plus de constructions.
Oui à davantage d’aliments régionaux et biologiques, pour protéger notre santé et contre les importations inutiles ainsi que les OGM.
Oui à une moindre consommation des ressources et à davantage d’indépendance vis-à-vis de l’étranger.
Tous les commentaires n'étaient toutefois pas générés automatiquement. De nombreuses personnes réelles participaient également à la discussion, sans davantage réagir au contenu de la publication. Personne ne semblait se soucier du fait qu’il n’était en réalité pas question d'une Suisse pour ou contre 10 millions d’habitants au maximum.
Marc Horat explique:
Le scientifique dit retrouver ce type de clivages idéologiques dans des débats émotionnels tels que le changement climatique ou la vaccination contre le Covid-19. La manière d’argumenter lui a également rappelé ces groupes où:
Et pourtant, Marc Horat, tout comme Samuel Zbinden, reste convaincu qu'il ne faut pas renoncer à publier sur les réseaux sociaux. Samuel Zbinden souligne:
Il est également convaincu d’avoir réussi à persuader une partie des quelque 600 000 personnes qui ont regardé sa vidéo de voter non à l’initiative.
