Le piège qui empêche les hommes suisses de travailler moins
La prospérité économique de la Suisse rend-elle ses habitants moins enclins à travailler? L’Union patronale suisse et d’autres milieux proches de l’économie estiment que le temps partiel s'imposerait peu à peu comme choix de vie privilégiant le confort personnel. Une thèse qui divise.
En Suisse, les salariés travaillent, certes, moins souvent à plein temps que dans d’autres pays. Mais la durée hebdomadaire pour un plein temps est de 42 heures, un niveau largement supérieur à la moyenne internationale. Par ailleurs, de nombreux actifs âgés travaillent encore après l'âge de la retraite.
Jan Müller, chercheur à l’Institut de sociologie de l’Université de Zurich, s’est penché sur la question avec sa collègue américaine, Youngjoo Cha. Ils ont passé en revue les données du marché du travail suisse de 2004 à 2020. Ils ont également examiné les offres d'emploi.
L'homme comme «soutien de la famille»
En Suisse, 40% de la population active est à temps partiel. Cette proportion atteint 60% chez les femmes et dépasse 20% chez les hommes. Parmi les 38 pays industrialisés membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), seuls les Pays-Bas affichent des taux plus élevés.
Qu'est-ce qui favorise ou freine le travail à temps partiel chez les hommes en Suisse? Différentes tranches d’âge et catégories de revenus, ainsi que la composition du ménage, ont été examinées par les experts.
Plusieurs profils professionnels ont été identifiés. Certains métiers valorisent le rôle traditionnel de l’homme comme «soutien de la famille». Dans d’autres, les salariés sont censés se consacrer entièrement à leur activité, par conviction ou autre. On trouve enfin des professions qui permettent, voire encouragent, un bon équilibre entre vie professionnelle et vie privée.
L'étude constate que 10% des hommes veulent réduire leur taux chaque année. Seuls 10% parviennent à concrétiser leur souhait. Pourquoi?
Peu de changement s'observe chez les hommes exerçant des métiers traditionnellement masculins. Ainsi, seuls 8% des chauffeurs routiers développent, en l’espace d’un an, une préférence pour le temps partiel. Parmi eux, seuls 8% voient leur volonté se réaliser.
Les clichés autour du temps partiel
Dans le bâtiment, ces proportions s’établissent à 7% et 9%. On pourrait les attribuer aux salaires relativement modestes dans ces secteurs. Autrement dit, il faut encore pouvoir se permettre de travailler moins. Mais le phénomène demeure très largement d’ordre social.
Dans ces milieux, le temps partiel et les horaires flexibles véhiculent souvent des clichés. Selon des études récentes, plus de 50% des salariés en Grèce en ont une perception négative. Cette proportion dépasse 40% au Portugal et 30% en Italie et au Royaume-Uni. En Allemagne, dans les pays scandinaves, aux Pays-Bas ou en Autriche, elle chute en revanche nettement en dessous de 20%. Ce phénomène, que les chercheurs appellent la «stigmatisation de la flexibilité», dissuade d’exprimer un souhait en la matière et de le concrétiser.
Toutefois, cela s'observe aussi dans les professions prestigieuses et bien rémunérées. Seuls 10% des chefs d’entreprise déclarent vouloir travailler moins, tandis que 13% franchissent le pas.
Les médecins, les scientifiques et les enseignants universitaires hésitent eux aussi à exprimer leur désir de disposer de davantage de temps libre. Dans ces milieux intellectuels où la performance est particulièrement valorisée, ceux qui travaillent moins risquent de perdre en considération auprès de leurs pairs.
Ces normes sociales bloquent donc les hommes.
Jan Müller est toutefois convaincu qu'on réduirait à la fois le stress professionnel et les inégalités entre les sexes si chacun pouvait choisir librement une organisation correspondant à ses préférences.
Egalité sur le marché du travail
L'étude de l'Université de Zurich contredit indéniablement la vision prônée par l’Union patronale suisse d'un «lifestyle» émergent. Les milieux patronaux auraient par conséquent tout intérêt à prendre au sérieux cette analyse soutenue par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS). Car davantage d'hommes à temps partiel favoriserait l’égalité entre les sexes sur le marché du travail et, par conséquent, permettrait aussi une avancée de la politique familiale.
Des places supplémentaires en crèche, des mesures fiscales incitatives, des congés parentaux et des horaires à la carte: les solutions proposées jusqu'ici pour relancer la natalité, historiquement faible en Suisse, n’ont produit aucun résultat.
Une étude de l’Université de Lausanne, publiée en 2025 et également soutenue par le Fonds national suisse, a montré qu’un grand nombre de femmes en Suisse restent sans enfant alors qu’elles auraient souhaité en avoir. C’est particulièrement le cas des femmes ayant suivi une formation supérieure.
Une explication possible serait que de nombreux couples diplômés restent prisonniers de cette «norme du travail intensif». Ils n’osent rien changer à leur environnement professionnel et ne parviennent pas à négocier avec leur partenaire une organisation permettant de concilier famille et carrière.
On peut supposer que, dans ces couples, une généralisation du temps partiel chez les hommes contrebalancerait celui des femmes. Dans l’idéal, le volume total de travail resterait identique. Mais une répartition plus équilibrée aurait des effets positifs sur la vie de famille.
(Traduit de l'allemand par Valentine Zenker)
