«En juin, le Léman était 4°C plus chaud que d'habitude, c'est énorme»
Cela fait désormais deux mois que les vagues de chaleur se succèdent sans répit sur la Suisse. La quatrième canicule de l'année s'apprête à frapper le pays de plein fouet; ces prochains jours, le mercure devrait dépasser les 30°C dans une bonne partie du territoire national. Les lacs n'échappent pas à ce réchauffement généralisé. La température de l'eau du Léman, par exemple, ne cesse de grimper et d'enchaîner les records.
Cette situation impacte profondément le fonctionnement de son écosystème. Pour comprendre quel est l'état de santé du plus grand lac d'Europe occidentale, nous avons passé un coup de fil à Nicole Gallina, secrétaire générale de la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL).
Quelle est la température actuelle du Léman?
Nicole Gallina: La température de surface moyenne (0-10 mètres) du Léman était de 20,16°C en juin dernier, c'est-à-dire 4,1°C de plus que la moyenne des 30 dernières années.
Les valeurs de début juillet sont très également élevées: l'eau de surface est plus chaude d'environ 3°C par rapport à la période 1991-2020.
Peut-on donc dire que le lac devient de plus en plus chaud?
Oui, on constate une nette tendance à la hausse depuis ces dernières décennies. En 2025, la température annuelle moyenne du lac était de 14,3°C à la surface, ce qui représente un record historique. A titre de comparaison, on était en dessous de 12°C en 1990.
Quel est l'impact de cette hausse des températures sur le lac?
La hausse de la température de l'eau affecte le fonctionnement de tout l'écosystème lacustre. Elle impacte notamment le brassage du lac. Ce terme décrit un phénomène naturel qui, chaque année, via une circulation interne, redistribue les nutriments et l'oxygène présents dans les eaux. Les premiers sont amenés en surface, alors que le deuxième est poussé vers les profondeurs.
Depuis, la profondeur moyenne de brassage n’a atteint que 135 m sur les 309 m de profondeur totale. Par conséquent, il y actuellement un manque d'oxygène durable dans les eaux profondes. Parallèlement, les nutriments qui s’y accumulent au cours de l’année parviennent moins bien jusqu’à la surface, où ils sont pourtant indispensables à la vie. Cette situation fragilise l’ensemble de la chaîne alimentaire du lac.
De quelles manières?
A cause du manque d'oxygène dans les eaux profondes, environ 7% du lac est en dessous du niveau d'oxygène permettant la survie de certains organismes. Deuxièmement, la moindre remontée des nutriments depuis les profondeurs pourrait contribuer à déséquilibrer la chaîne alimentaire. Nous observons notamment un effondrement des populations de zooplancton, un maillon essentiel entre le phytoplancton et les poissons. Quand il y en a moins, les poissons sont également impactés. Ces impacts doivent toutefois encore être étudiés.
Justement, les poissons souffrent-ils de cette situation?
Les poissons sont fragilisés, mais ils arrivent encore à s'adapter. Les corégones, dont la présence dans les eaux du Léman a fortement diminué, se reproduisent beaucoup plus précocement, alors que les perches se déplacent vers les eaux plus profondes. En règle générale, les poissons vont toujours là où il y a le plus de nutriments et où il fera plus frais pour se reproduire.
Et qu'en est-il des usagers du lac? A quoi les baigneurs doivent-ils s'attendre?
Aller au lac pour «se refroidir» ne fera plus le même effet : une eau globalement plus chaude rend la baignade moins rafraîchissante. Mais la hausse des températures pourrait surtout avoir un impact sur la qualité de l'eau. Les cyanobactéries risquent notamment de proliférer. Ces microalgues sont extrêmement adaptatives et, contrairement à d'autres groupes de phytoplancton, sont capables de produire des toxines.
Que révèlent tous ces éléments sur l'état de santé du lac?
Je dirais que le Léman est dans une situation contrastée. Les changements que j'ai décrits montrent qu'il est entré dans une nouvelle phase de fonctionnement écologique.
Pour résumer, il y a de bonnes nouvelles et des éléments d'inquiétude.
De bonnes nouvelles?
Le Léman a déjà montré une forte résilience par le passé. Dans les années 1960, on ne pouvait pas s'y baigner, parce qu'il y avait trop de phosphore dans l'eau. Les algues proliféraient et les poissons n'avaient pas assez d'oxygène. Grâce à la réduction du phosphore et à des politiques coordonnées entre la France et la Suisse, on a pu restaurer le lac et améliorer la qualité des eaux. Cela a été un véritable succès.
Mais...
Mais le changement climatique impose un nouvel équilibre. Le réchauffement durable et le non-brassage fragilisent l'écosystème du lac. Il ne faut pas oublier que le Léman constitue la plus grande ressource d'eau potable d'Europe occidentale. A cela s'ajoutent les microplastiques et les micropolluants, qui représentent une menace invisible, ainsi que l'arrivée de la moule quagga.
On a beaucoup entendu parler des moules quagga. Pourquoi sont-elles si nocives?
Ces moules déstabilisent l'écosystème entier du lac. Elles filtrent d'immenses quantités d'eau, ainsi que des nutriments et le phytoplancton, qui sont extrêmement importants pour la vie aquatique. Ce faisant, elles enlèvent de la nourriture de la chaîne alimentaire. La biodiversité est également touchée:
Les conséquences économiques sont catastrophiques. Les moules quagga obstruent les systèmes de filtration pour la production d'eau potable et d'énergie. Elles s'accrochent aux coques des bateaux et aux filets des pêcheurs, et risquent également de blesser les nageurs. Le problème, c'est qu'on ne peut absolument rien faire pour contrer cette situation.
Au-delà de ces moules, améliorer les choses est-il possible?
La CIPEL ne peut pas agir directement sur le changement climatique, et donc sur la température de l’air, qui détermine celle de l’eau et influence l’ensemble de l’écosystème aquatique. La réduction de ces pressions relève de décisions politiques fortes et urgentes. En revanche, les travaux de la CIPEL fournissent une base scientifique solide pour orienter l’action publique.
Que préconisez-vous?
Aujourd’hui, il est crucial de comprendre au mieux ce «nouveau fonctionnement» du lac, marqué par des pressions souvent invisibles, comme le réchauffement climatique. Face à ces perturbations, l’enjeu est de maintenir ou retrouver un fonctionnement plus stable du Léman pour éviter un basculement de l’écosystème. Il s’agit d’augmenter sa résilience, c’est-à-dire sa capacité à encaisser et à absorber les chocs liés aux changements en cours. Pour y parvenir, il est indispensable de soutenir et renforcer une biodiversité riche, car plus un milieu est diversifié, plus il est résilient et capable de s’adapter.
