Traite d'êtres humains: «Des familles suisses exploitent leurs proches»
La traite d'êtres humains reste monnaie courante dans notre pays. C'est le cri d'alarme lancé ce jeudi par plusieurs organisations engagées dans la lutte contre ce phénomène en Suisse. En 2025, 532 personnes ont été prises en charge et 192 victimes potentielles ont été identifiées, écrivent-elles dans un communiqué commun. Angela Oriti, directrice de l'association vaudoise Astrée, nous explique pourquoi la hausse des cas signalés est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle.
La Plateforme Traite vient de publier les chiffres de 2025. Que disent-ils?
Angela Oriti: Les situations prises en charge par les organisations de la Plateforme Traite sont en augmentation. La hausse la plus prononcée concerne les nouvelles personnes qui viennent nous consulter pour des infractions de ce type, ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle.
Pourquoi?
Parce que cela signifie que les organisations comme la nôtre sont plus connues, et que nos partenaires sont également plus sensibilisés. La police, les professionnels du milieu médical ou les associations d'aide parviennent à mieux détecter les victimes potentielles de traite. D'un autre côté, ces chiffres montrent que ce phénomène reste une réalité dans notre pays.
Qui sont les victimes de la traite d'êtres humains?
Indiquer un profil type est impossible. On pense souvent à des femmes victimes d'exploitation sexuelle et confinées dans une chambre, mais il s'agit d'une image stéréotypée. En réalité, ce phénomène est beaucoup plus varié, et touche aussi bien les femmes que les hommes ou les mineurs. La plupart des victimes accompagnées par les organisations membres de la Plateforme ont été exploitées dans le domaine de la prostitution, mais nous identifions toujours plus de cas de travail forcé. De plus, certaines victimes sont également obligées à commettre des actions illicites.
Pouvez-vous fournir des exemples pour chaque catégorie?
L'exploitation sexuelle concerne tant des personnes exerçant dans la rue que dans des appartements. Cette dernière pratique est de plus en plus répandue et soulève plusieurs problèmes: elle passe principalement par des annonces publiées sur internet et se déroule dans des logements qui ne sont pas pensés pour un tel usage, ce qui risque d'invisibiliser les victimes.
Et qu'en est-il du travail forcé?
Là aussi, les situations sont multiples. Dans le canton de Vaud, nous avons observé des cas dans le domaine de la restauration, ainsi que dans l'économie domestique ou dans des petites entreprises. Certaines familles exploitent leur personnel de maison ou des proches, en leur versant des salaires extrêmement bas ou en exerçant des moyens de contrainte – des menaces, des pressions psychologiques, voire de la violence physique. Le transport de substances stupéfiantes est, finalement, un exemple d'action illicite.
Qui sont les auteurs de ces infractions?
Les profils sont très variés et comprennent des individus aussi bien que des réseaux criminels. Contrairement à ce que l'on peut imaginer, il ne s'agit pas seulement de grandes organisations criminelles. Les réseaux qui exploitent des femmes d'origine colombienne dans le domaine de la prostitution en sont un exemple. Pour ce qui est des particuliers, on peut imaginer un homme qui force sa femme à se prostituer et à lui remettre tous se gains, des employeurs ayant fait appel à des agences de recrutement aux Emirates pour les travaux domestiques, ainsi que de petites entreprises de divers secteurs.
Comment identifiez-vous les victimes?
La plupart des fois, ce sont des professionnels qui détectent une situation problématique et qui nous la signalent. Cela peut être un médecin pendant une consultation, ou un policier lors d'une opération. Ces signalements peuvent aussi provenir de particuliers ou des victimes elles-mêmes. Dans ces cas, la personne est vue par des professionnels spécialement formés. Si les critères constitutifs de l’infraction ne sont pas remplis, nous pouvons la réorienter, par exemple vers d’autres services d’aide.
Les particuliers peuvent-ils détecter des victimes de traite?
Il faut distinguer les soupçons qu'une personne pourrait avoir des critères sur lesquels nous nous basons pour reconnaître un cas de traite.
Cela dit, les particuliers peuvent toujours être attentifs: un salaire particulièrement bas, des journées de travail très longues, l'obligation de dormir sur son lieu de travail et l'absence de jours de congé sont autant d'indices d'une situation problématique. On peut également prêter attention au comportement des personnes concernées, surtout lorsqu'elles paraissent apeurées ou si quelqu'un parle à leur place.
Quels services proposez-vous aux victimes?
Nous proposons d'abord des solutions d'hébergement, dans des foyers, des appartements ou des hôtels. On accompagne également ces personnes au niveau juridique, pour les aider à obtenir un permis de séjour, par exemple. Lorsque les conditions le permettent, on organise également un retour assisté au pays. Malgré les horreurs qu'elles ont vécues, certaines victimes parviennent à trouver une stabilité, à obtenir un logement et une formation professionnelle. C'est ce qui nous motive.
Arrivez-vous à faire face à la demande?
Nous mobilisons toutes nos ressources et nos équipes sont très sollicitées. Nous arrivons à trouver des solutions, même si cela n'est pas toujours facile. Le canton a augmenté les ressources, ce qui nous a permis de renforcer notre service et de l'adapter à la hausse des cas que nous avons observée. Cela ne veut pas dire que nos moyens sont illimités, mais nous avons la chance de pouvoir adapter notre dispositif aux besoins identifiés. Ce n'est pas le cas dans tous les cantons.
Vous dites que les condamnations restent faibles. Peut-on l'expliquer?
D'un côté, l'article 182 du Code Pénal ne précise pas les conditions précises de la traite d'êtres humains, ce qui impacte le travail de la justice.
De l'autre, il existe des biais qui compliquent la poursuite de ces infractions, notamment celles liées au travail forcé, et qui peuvent conduire à une minimisation de la gravité des faits. Certains mécanismes de domination peuvent également être difficiles à voir. Ce qui est sûr, c'est qu'il faut une mobilisation importante des autorités de la chaine pénale.
