«Nous sommes des cibles»: des journalistes racontent leur enfer à Gaza
Les premières images de «Journalistes en ligne de mire» ne trompent pas, des bombardements, puis une succession de personnes portant les gilets de presse sur des brancards, des cris, des pleurs, des corps d'enfants dans des linceuls et l'omniprésence des gilets presse abîmés voire ensanglantés sur les images. Le ton est donné, exercer le métier de journaliste à Gaza n'est pas seulement dangereux, c'est aussi une condamnation à mort. Que vivent les journalistes à Gaza? Pourquoi continuent-ils à couvrir cette guerre? Qu'ont-ils perdu?
Shrouq Aila témoigne face caméra. Veuve du journaliste Rushdi Sarraj, collaborateur entre autres du Monde et de Radio France, tué dans leur maison, elle raconte comment sa vie a basculé après le 7 octobre 2023. Elle donne aussi la parole à la photographe Mariam Abu Daqqa, morte en août 2025 lors d’une frappe sur l’hôpital Nasser à Khan Younis, à la journaliste Shorouk Shaheen, correspondante pour la télévision syrienne et au réalisateur Fayez Qreqea. Leurs récits dressent le portrait d’un quotidien devenu insoutenable après plus de deux ans de guerre.
C'est par ses mots que Shrouq Aila, mère d'une petite fille et veuve du journaliste Rushdi Sarraj, s'exprime face caméra. La réalisatrice, assise, portant un gilet de presse balistique, raconte les événements marquants de sa vie après le 7 octobre 2023.
Dans le documentaire se succèdent les témoignages de trois de ses compatriotes, assis face caméra, avec, en arrière-plan, les ruines de Gaza. Contrairement aux images d'accroche, on comprend que seul leur récit constituera ce film. Les visages sont dignes et les paroles sont claires. Interrogé sur ce qu'il a perdu, Fayez Qreqea prend le temps de réfléchir:
Tous décrivent une insécurité constante : hôpitaux bombardés, tentes de déplacés frappées, maisons détruites, civils visés par des drones.
Les mots sont parfois difficiles à trouver pour ces professionnels des médias. La photographe Mariam Abu Daqqa se laisse submerger par l'émotion en évoquant le départ de son fils de 13 ans pour les Emirats arabes unis «pour fuir Gaza» et la mort de sa mère.
«Je ne photographiais pas vraiment»
Les récits s'enchaînent et les souvenirs traumatiques aussi, le réalisateur Fayez Qreqea évoque la vision du corps d’une jeune fille aux mains liées, exécutée d’une balle dans la tête. Puis l’explosion de l’hôpital Al-Ma'madani, où s’était réfugiée une grande partie de sa famille :
Mariam Abu Daqqa, raconte, elle, être hantée par la mort des enfants et la douleur de leur mère. Elle explique qu'elle a pris de nombreuses fois des photos de mères endeuillées.
Le documentaire ne montre pas d'images de victimes, laissant les récits suffirent à eux-mêmes.
Où est la presse internationale?
Interrogée sur la couverture médiatique, Shorouk Shaheen lance un appel:
Son confrère Fayez Qreqea est beaucoup plus direct, dénonçant «le manquement important dans la couverture de la presse internationale à Gaza», il poursuit en expliquant que c'est le reproche majeur qu'il fait à la presse étrangère. «Nous, journalistes, sommes ciblés et tués, nos familles, nos bureaux et nos voitures sont ciblés. Si la presse internationale était avec nous, il pourrait y avoir une certaine protection», précise-t-il.
La réalisatrice du documentaire Shrouq Aila conclut son documentaire en souhaitant que la couverture médiatique sur Gaza ne s'arrête pas avec le cessez-le-feux, mais qu'elle s'intéresse aussi aux conditions de survie de la population après la guerre.
Shrouq Aila enlève alors son gilet presse, comme pour se libérer d'un fardeau symbolique. Le générique rend hommage à Maryam Abu Daqa, tuée le 25 août 2025 lors de bombardement israélien sur l'hôpital Nasser à Khan Younis, laissant son fils orphelin. S'en suit une longue liste des femmes journalistes gazaouies tuées sur le terrain ou chez elles avec leur famille.
