Ma dernière conversation avec Jean Ziegler résume toute sa vie
L'appel du 20 mai 2025 restera notre dernière conversation. Elle fut brève, malheureusement. Je souhaitais convaincre Jean Ziegler de m'accorder une interview. Donald Trump venait de revenir au pouvoir, les attaques de Vladimir Poutine contre l'Ukraine se poursuivaient, ses menaces nucléaires se faisaient toujours plus inquiétantes, la violence s'intensifiait au Proche-Orient et la neutralité suisse faisait une nouvelle fois débat. Qui mieux que Jean Ziegler, sans doute l'un des politicien suisse le plus connu à l'étranger, pouvait éclairer cette situation mondiale devenue folle?
C'est son épouse Erica qui a répondu. Cette historienne de l'art partageait avec lui sa retraite à Russin, dans la campagne genevoise. Jean n'allait pas bien, m'a-t-elle expliqué. Elle peinait à imaginer qu'il trouve encore la force de répondre à une interview.
Puis elle lui a passé le téléphone.
Sa voix était faible. Mais dès qu'il s'est mis à parler, tout était encore là: la passion, l'indignation, l'acuité intellectuelle. Il aurait encore eu tant de choses à dire, m'a-t-il confié. Seulement, l'énergie lui manquait. A la place, il m'a conseillé de citer son dernier livre, qui venait tout juste de paraître.
Jean Ziegler était un lecteur de journaux insatiable. Lorsqu'il ne trouvait pas son exemplaire de Schweiz am Wochenende à Russin, il lui arrivait d'appeler directement le rédacteur en chef. Il voulait comprendre le monde, multiplier les points de vue, ne jamais se contenter d'une seule lecture des événements.
Chez lui, aucune trace d'un quelconque apaisement lié à l'âge.
Parler d'une radicalisation serait pourtant tout aussi faux. Jean Ziegler n'est pas devenu plus radical en vieillissant: il l'avait toujours été. Depuis sa jeunesse, son indignation face à la faim, aux inégalités, aux guerres ou à l'exploitation nourrissait son engagement.
Avec les années, une seule chose semblait toutefois aiguiser davantage encore son regard critique: son jugement sur sa propre famille politique.
Lors d'un long entretien accordé en 2014, sa déception à l'égard de la social-démocratie était déjà flagrante. «Le Conseil fédéral reste tétanisé face à l'UDC et se laisse dicter son agenda. Sa politique à l'égard des réfugiés est ahurissante.» Et le Parti socialiste? Selon lui, il ne faisait rien.
Il déclarait alors: «Il y a 150 ans, la Première Internationale socialiste a été fondée à Londres. C'était un puissant mouvement de solidarité mondiale.» Et aujourd'hui?
Pour Jean Ziegler, la politique avait une mission: rendre le monde plus juste. Tout le reste relevait de la capitulation. Et cette responsabilité incombait tout particulièrement à la riche Suisse. «Nous avons un gouvernement des sept nains, sans contrat de coalition et sans programme.» Puis venait cette formule typiquement zieglérienne, à la fois déclaration d'amour et réquisitoire:
Peu de personnalités ont critiqué la Suisse avec autant de virulence tout en lui restant aussi fidèles. Pour ses adversaires, Jean Ziegler était un donneur de leçons, un idéologue, parfois même un «traître à la patrie». Pour ses admirateurs, il incarnait la conscience d'une société devenue trop satisfaite d'elle-même.
Lorsque notre conversation s'est achevée ce jour-là, je n'avais pas obtenu l'interview que j'espérais. Mais j'avais retrouvé, une dernière fois, Jean Ziegler tel qu'il avait toujours été: un homme affaibli par la maladie, mais dont l'esprit restait intact. Indomptable jusqu'au bout. (adapt. jah)
