Enquête sur la mousse: pourquoi c’est si long
Dans le drame de Crans-Montana, elle tient un rôle central. Tout part d'elle, tout y ramène. Sans elle, se dit-on, pas d’incendie, pas de victimes, avec ce bilan effroyable de 41 morts et 115 blessés. Six mois après les faits, la mousse acoustique, qui a pris feu au contact de bougies incandescentes le soir de la Saint-Sylvestre dans le sous-sol du bar Constellation, reste un mystère: quelles sont ses caractéristiques, où a-t-elle été achetée, dans quel pays a-t-elle été fabriquée? En l’absence de réponses, il faut en conclure que tout ou partie de ces questions fait pour l’heure encore l’objet d’investigations.
Sollicitée le 26 juin à ce propos, la procureure générale, Béatrice Pilloud, qui n’instruit pas elle-même l’enquête, menée par son adjointe, confirme par e-mail à watson que les recherches se poursuivent.
Le FOR est l’Institut forensique de Zurich, chargé par la justice valaisanne d’établir les causes de l’incendie du Nouvel An de Crans-Montana. Béatrice Pilloud ne précise pas quand est attendue la restitution de l’expertise.
Qu'est-ce qu'on cherche?
Déjà six mois et toujours rien sur cette fameuse mousse. Pourquoi cela prend-il autant de temps?
Un avocat représentant des familles de victimes fournit une explication:
On comprend ici que les parties plaignantes comme la défense ont intérêt à en savoir le plus possible sur les circonstances du drame. Le «tableau» n’en sera que plus accablant pour les Moretti ou fera à l’inverse apparaître des éléments limitant leur responsabilité présumée dans l’incendie – Jacques et Jessica Moretti restent innocents aussi longtemps qu’un tribunal n'a pas prononcé un verdict de culpabilité.
Le 1ᵉʳ avril, la RTS écrivait sur son site que l’enquête «prendra des années». Cette longue durée vaut aussi pour l’expertise scientifique confiée à l’institut zurichois, rapportaient nos confrères:
Ce qui ne manque pas de rendre mousse suspecte, ce sont les déclarations incohérentes des Moretti à son sujet, ainsi que deux propos relatifs aux risques d'incendie, l’un récupéré d’un enregistrement vidéo, l’autre étant un message rédigé par Jessica Moretti en personne.
«Faites gaffe à la mousse!»
Le 5 janvier déjà, la RTS révélait l'existence d'une vidéo tournée par une cliente au Constellation lors du Nouvel An 2019-2020 – les Moretti sont exploitants des lieux depuis 2015 et propriétaires depuis 2022. On y entend un employé du bar dire deux fois «Faites gaffe à la mousse!». Cet homme s'adressait alors à des clients qui venaient de commander des bouteilles pour fêter le réveillon. Des bouteilles munies de bougies incandescentes. L’employé paraissait au courant de l’existence d’un risque.
Encore plus explicite est le message lu 5 juin lors de l’audience de confrontation des époux Moretti. Adressé en 2019 par Jessica Moretti à l’un de ses employés, il dit:
C’est suite à la lecture de ce message que des avocats des parties civiles ont demandé au ministère public de requalifier le chef d’inculpation d’homicide par négligence, c’est-à-dire involontaire, en meurtre par dol éventuel, ce qui supposerait que les Moretti avaient conscience du caractère potentiellement mortel de la mousse acoustique installé au plafond du sous-sol du Constellation.
Bousculés par le message de mise en garde de Jessica Moretti et la demande de requalification en meurtre par dol éventuel, la peine maximale encourue étant de 20 ans de prison contre trois ans pour meurtre par négligence, les avocats de la défense, par la voix de Yaël Hayat, ont rejeté une «accusation inepte» et plaidé une sorte de bon sens de leur cliente qui n’aurait fait que rendre le personnel attentif aux dangers. Me Yaël Hayat a par ailleurs soutenu que le meilleur alibi de Jessica Moretti est sa présence dans le bar la nuit du drame.
Ça n'exclut pas qu'elle ait conscience des dangers»
Un avocat de la partie civile estime auprès de watson que «le comportement de Jessica Moretti ce soir-là n’exclut pas qu’elle ait eu connaissance des graves dangers». «Elle s’est empressée de quitter le sous-sol du bar, puis le Constellation lui-même, après l’apparition des flammes», dit-il – aucun des avocats de la défense sollicités par watson pour le présent article n’a donné suite.
Le 1ᵉʳ mars, 24 Heures rapportait la version de Jessica Moretti:
On s'y perd
L’historique de la mousse qui a pris feu au Constellation demeure donc, pour l’heure, une énigme. Après avoir affirmé l’avoir achetée chez Hornbach dans la succursale de Riddes (VS), Jacques Moretti est revenu sur ses déclarations lorsque le magasin a déclaré qu’il ne vendait pas ce type de mousse avant mars 2016, alors qu’elle a été posée, en 2015, lors de la rénovation du bar par les Moretti.
Le 20 février, dans une seconde version, Jacques Moretti a dit aux enquêteurs avoir demandé à un vendeur de chez Hornbach de lui indiquer des modèles de mousse. Après quoi, ce serait Jessica Moretti sur instruction de son mari, qui aurait passé commande de plus d’un millier de carrés de mousse acoustique chez un fournisseur en Allemagne, la facture de cette supposée transaction n’ayant toutefois pas été saisie.
Le jour même, une facture était présentée à la justice, mais elle est apparue suspecte. Il s’agirait d’un devis transformé en facture. Et l'on apprenait le 5 juin que Jessica Moretti était également inculpée pour faux dans les titres.
La mousse n’aurait donc pas été commandée chez le fournisseur allemand indiqué, mais ailleurs. Chez qui? Selon un avocat de la partie civile, les Moretti auraient affirmé aux enquêteurs être en mesure de répondre à cette question et de produire une facture.
Si la mousse n’explique peut-être pas tout dans la rapidité du sinistre qui a endeuillé Crans-Montana la nuit du 1er janvier, elle apparaît comme la pièce potentiellement la plus compromettante. Etait-elle ou non inflammable? L’incendie tend à prouver qu’elle était. Les Moretti avaient-ils conscience de sa dangerosité? La vidéo «Faites gaffe à la mousse!» et le message de mise en garde de Jessica Moretti, tous deux de 2019, sont matière à interprétation.
