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Philippe Wanner est professeur à l'Institut de démographie et socioéconomie de l'Université de Genève (Unige).
Philippe Wanner est professeur à l'Institut de démographie et socioéconomie de l'Université de Genève (Unige).Image: Shutterstock / Montage watson
Interview

En baisse à cause du Covid, notre espérance de vie a-t-elle atteint ses limites?

L'espérance de vie des Suisses a diminué avec le Covid. A-t-on atteint une sorte de limite ou est-on reparti pour une progression de cet indicateur? La réponse, et bien plus, avec Philippe Wanner, démographe à l'Université de Genève.
26.10.2021, 05:5026.10.2021, 15:01
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Ce recul de l’espérance de vie suite au Covid-19 (-0,9 année pour les hommes et -0,5 pour les femmes), vous vous y attendiez?
C’était tout à fait attendu. Etant donné que l’Office fédéral de la statistique (OFS) communique chaque semaine ses données sur la mortalité et qu’un nombre considérable de statistiques et de données scientifiques sur le Covid-19 sont publiées, nous savions que ce genre de chiffres allait tomber.

Malgré tout, l'espérance de vie en Suisse reste l'une des plus hautes du monde. Avant le Covid, elle continuait à progresser, mais de moins en moins rapidement. Est-ce un phénomène que l'on observe aussi dans les autres pays?
En effet, si l’on prend par exemple l’évolution de l’espérance de vie en Suisse entre 2000 et 2010 et celle entre 2010 et 2020, on se rend compte qu’on passe d’un différentiel de 3,3 à 0,8 année pour les hommes et de 2 à 0,5 année pour les femmes. Dans des pays comme la France, on observe aussi un tel ralentissement, voire une stabilisation certaines années. Dans des pays comme les Etats-Unis, il y a même un petit recul depuis la crise des opiacés. Mais de manière générale, dans les pays développés, on a affaire à une situation qui s’approche d’un maximum, étant donné que nos sociétés ont réussi à éviter le plus possible de décès prématurés, c’est-à-dire avant l’âge de 60 ans. Par conséquent:

«Nos régimes de mortalité sont tels que ce sont surtout des octogénaires qui décèdent»

Est-ce à dire qu’il ne faut pas espérer encore beaucoup de progression de l’espérance de vie dans nos pays développés?
Le potentiel de progrès est limité. Cela étant, il existe, notamment au niveau des maladies cancéreuses. En fait, nous faisons face à des tendances antagonistes: d’une part, on arrive de plus en plus à guérir certaines maladies; d’autre part, la population actuelle ne se comporte pas de manière aussi favorable que les générations précédentes sur le plan alimentaire et sanitaire. Je pense par exemple à des pathologies comme l’hypertension ou l’obésité, qui peuvent mener à des décès plus précoces. Ces deux tendances tendent à s’équilibrer, ce qui fait qu’il est difficile de prédire exactement l’augmentation de l’espérance de vie ces prochaines années – raison pour laquelle je m’y risque rarement.

Vous faisiez allusion à la malnutrition, mais il semble qu'actuellement, en Suisse et chez nos voisins, de plus en plus de gens font attention à ce qu’ils mangent et à leur bien-être. Ce phénomène est-il suffisamment significatif pour avoir une influence sur l’espérance de vie?
Pas à l’heure actuelle, car il s’agit d’une petite partie de la population, et surtout jeune. Mais dans 30 ou 40 ans, alors là oui, on verra clairement les effets de ce phénomène sur la durée de vie moyenne des gens. Je m’attends à ce que cela contribue à l’augmentation de l’espérance de vie.

Peut-on en même temps imaginer qu’il existe une sorte d’âge frontière, une limite au-delà de laquelle l’espérance de vie ne pourra jamais se situer, comme on l’entend parfois?
Dans certains courants, notamment américains, on estime effectivement qu’on est en train d’atteindre une certaine limite. Cependant, cette position n’est pas majoritaire au sein des démographes. Il faut rappeler que dans les années 1970, on avait émis des prédictions trop prudentes. On se trouvait dans une situation comparable à l’époque actuelle, puisqu’on avait fait de grands progrès dans la lutte contre les maladies infectieuses et qu’on pensait que le reste ne pourrait jamais être traité. Or, au cours des 50 dernières années, des solutions importantes ont été trouvées pour éviter des morts liées à des maladies cardio-vasculaires, ce qui a eu un impact positif sur l’espérance de vie. La même chose vaut pour aujourd'hui:

«Il existe un potentiel au niveau des cellules souches et de la biomédecine. Il ne faut pas sous-estimer les progrès de la science»

Je vais quand même essayer; 90 ans d’espérance de vie, c’est un chiffre réaliste pour les prochaines années en Suisse?
Selon moi, oui. Actuellement, il est tout à fait envisageable que l’on atteigne un jour une espérance de vie de 90 ans.

Finalement, est-ce si important de calculer l’espérance de vie d’un pays? Et doit-on se réjouir de sa progression? Les années qu’on gagne ne sont pas forcément qualitatives…
Vous avez raison, accroître la durée de vie n’est pas un objectif en soi. Ce qui compte, c’est de vivre bien, et pourquoi pas vivre longtemps à condition de vivre bien. C’est la raison pour laquelle il existe d’autres indicateurs plus pertinents, tels que l’espérance de vie en bonne santé, ou sans invalidité. Et ce qu’il est intéressant de noter, c’est que dans beaucoup de pays, l’augmentation de l’espérance de vie se couple avec une augmentation de l’espérance de vie en bonne santé. Une bonne nouvelle!

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