Berset avait des choses à dire sur Poutine et Céline Amaudruz
Pour la première fois depuis son départ du Conseil fédéral, Alain Berset a retrouvé le Palais fédéral ce mercredi. Un moment chargé d'émotion pour le socialiste de 54 ans. Il connaît encore bien les lieux, mais aussi les collaborateurs qui y travaillent. Le secrétaire général du Conseil de l'Europe est revenu sur son ancien lieu de travail à l'occasion de la Journée de la politique étrangère et en profite pour appeler la Suisse à prendre la mesure du nouvel ordre mondial. Il a pris le temps de répondre à nos questions.
Décrocheriez-vous votre téléphone pour appeler Vladimir Poutine?
Alain Berset: Ce n'est pas à moi de passer un tel appel. La Russie a été exclue du Conseil de l'Europe après son attaque contre l'Ukraine. Le Conseil de l'Europe n'est donc pas le cadre approprié pour mener des négociations diplomatiques directes avec Moscou. Notre rôle est différent: nous travaillons déjà à réunir les conditions d'une paix juste et durable.
Mardi, le président finlandais et le chef du gouvernement norvégien se sont entretenus par téléphone avec le président russe. Ce sont les premiers dirigeants européens à l'avoir fait depuis plus d'un an. Qu'en pensez-vous?
Il m'est difficile de juger de la situation sans avoir assisté à ces échanges. Une chose est toutefois claire:
Et il est tout aussi évident qu'il ne pourra jamais y avoir de paix stable et durable en Ukraine sans la participation de l'Ukraine et de l'Europe aux négociations.
Des représentants des gouvernements lituanien et danois ont critiqué cette initiative prise sans concertation. Lors de la crise du Groenland, vous aviez vous-même déploré, dans une tribune publiée par le New York Times, que l'Europe s'exprime à travers différentes capitales en période de crise. Comment peut-elle parvenir à davantage d'unité?
En coordonnant mieux ses positions et en utilisant les plateformes de dialogue existantes. Les initiatives diplomatiques individuelles ne doivent pas se substituer à une position européenne commune. Au Conseil de l'Europe, à Strasbourg, les 46 Etats membres travaillent ensemble au quotidien:
Nous contribuons à faire en sorte que les responsables des crimes commis rendent des comptes et à documenter les dommages causés. Car nous assistons actuellement au remplacement d'un ordre mondial fondé sur des règles par un monde où le pouvoir et la violence prennent le pas sur le droit. C'est précisément ce que je dénonçais dans ma tribune. Un monde sans règles, où règne la loi du plus fort, n'est pas un monde souhaitable pour l'immense majorité des Etats – y compris pour la Suisse.
Dans de nombreuses villes européennes, des manifestations rassemblent principalement des jeunes. Leurs revendications ne sont pas toujours faciles à comprendre au milieu de débordements parfois violents. Que manque-t-il à la jeunesse européenne?
Des perspectives d'avenir. Savez-vous ce que voient les jeunes aujourd'hui?
Dites-le-nous.
Ils sont confrontés à une guerre sur le continent européen, à la hausse des prix, notamment du logement, et à des difficultés d'accès aux soins médicaux. Et toutes les deux semaines, ils peuvent lire dans les médias que l'intelligence artificielle nous anéantira tous d'ici cinq ans. Voilà la réalité dans laquelle évolue aujourd'hui la jeunesse européenne.
A cela s'ajoutent des événements déclencheurs propres à chaque pays. En Serbie, ce fut l'effondrement de l'auvent d'une gare, qui a fait seize morts. Ce drame a donné naissance à un vaste mouvement de protestation contre la corruption, qui a remporté les élections dimanche. En Albanie, c'est un projet immobilier dans une zone naturelle protégée qui a provoqué des manifestations. En France, ce sont les conditions dans les établissements scolaires.
Puisque vous évoquez les écoles: les importantes dépenses d'armement entraînent des mesures d'économie dans l'éducation et d'autres domaines. L'Europe se réarme-t-elle sur le dos des jeunes?
Face à une Russie devenue agressive et à des relations de moins en moins fiables avec les Etats-Unis, ces investissements dans la défense sont compréhensibles et légitimes. Dans le même temps, la démocratie subit des pressions. C'est pourquoi le Conseil de l'Europe affirme que nous devons investir avec la même détermination dans le renforcement de la démocratie.
Que voulez-vous dire concrètement?
Il faut investir dans l'éducation, dans des tribunaux indépendants, dans des médias libres et indépendants, ainsi que dans la diversité des opinions et le pluralisme politique. Sinon, dans cinq ou dix ans, nous aurons certes en Europe des Etats capables de se défendre, mais dont les armées lourdement équipées ne seront pas soumises à un contrôle démocratique suffisant, voire à aucun contrôle du tout.
Est-ce ce scénario que vous redoutez?
Oui. Si nous ne prenons pas ce défi au sérieux, le risque existe. Mais nous pouvons agir pour l'éviter. C'est pourquoi le Conseil de l'Europe a lancé le «nouveau Pacte démocratique pour l'Europe». Il ne s'agit pas de renverser la démocratie existante, mais de l'adapter aux défis de notre époque: des débats qui se déroulent de plus en plus dans des bulles informationnelles fermées, la propagation de la désinformation et de contenus manipulés, ainsi que l'intelligence artificielle, qui rend toujours plus difficile la distinction entre le vrai et le faux.
Dernière question sur la Suisse: la candidature de Céline Amaudruz au Conseil fédéral a suscité un débat sur la conciliation entre cette fonction et la vie de famille. Vous aviez vous-même trois enfants en bas âge lorsque vous avez été élu en 2011. Etes-vous surpris que, quinze ans plus tard, nous ayons encore ce débat lorsqu'il s'agit d'une femme?
Par principe, je ne m'exprime pas sur les questions de politique intérieure suisse. Mais j'aimerais faire une remarque générale sur la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale: si une fonction publique était incompatible avec la vie de famille, ce serait un problème pour les institutions. La véritable question n'est pas de savoir si une personne ayant une famille peut exercer une telle fonction, mais ce que l'on fait, au niveau institutionnel, pour rendre cela possible. (trad. hun)
