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manif greve avenir lausanne 21 mai 2021

Manifestation «Grève pour l'Avenir», Lausanne, le 21 mai 2021. Image: watson

«3% de croissance? Ce n'est pas soutenable pour la planète!»

Télétravail, pendulage restreint, achats locaux. Voilà à quoi devrait ressembler le monde post-Covid pour être éco-responsable. C'est la conviction de Philippe Thalmann, spécialiste du climat et professeur à l'EPFL. Entretien en marge de la Grève pour l'Avenir.



On s’attend à une croissance d’environ 5% en Europe en 2021, après une chute de près de 7% due au Covid en 2020. La croissance de retour, mais au détriment du climat et de la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, non?
PHILIPPE THALMANN: Il faut se méfier de ces taux de croissance annoncés tambours battants. Les économistes préfèrent parler de retour à une trajectoire de croissance que le monde a connue jusqu’en 2019. On était alors dans une croissance soutenue de l’économie mondiale d'environ 3% par année.

A 3%, on est bien?
Non, ce n’est pas soutenable pour la planète. Cette croissance est certainement vertueuse d’un point de vue du développement des économies des pays émergents, en offrant plus de revenu aux populations concernées, mais elle n’est pas compatible avec les limites planétaires.

Pourquoi?
Parce qu’elle épuise les ressources non renouvelables et qu’elle rejette des gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

«Le business as usual met en péril l'avenir de nos enfants»

Au sortir du Covid, si vraiment on parvient à en sortir, quels sont les scénarios à la fois économiques et climatiques qui s’offrent à nous?
La communauté scientifique en distingue trois:

  1. Le retour à la trajectoire de croissance pré-Covid, celle du «business as usual», dont on a vu qu’elle n’est pas soutenable d’un point de vue environnemental. Elle met en péril l’avenir de nos enfants.
  2. La croissance verte ou croissance vertueuse. C’est le modèle du moyen-terme pourrait-on dire, celui souhaité par l’Union européenne via son Pacte pour le climat. La Suisse se situe dans cette optique. Il s’agit d’un projet de relance favorisant les investissements dans les énergies renouvelables et les transports publics, tel que le bus ou le train, plutôt que la voiture individuelle ou l’avion. Investissements, aussi, dans l’amélioration de la performance énergétique des bâtiments.
  3. Le scénario de la sobriété, celui qui a ma préférence. Plus de bien-être pour tous avec moins de ressources. On serait en dessous de la trajectoire initiale qui prévalait avant la pandémie.

De quoi est fait ce troisième scénario?

D’une approche plus sobre de l’existence. Concrètement, cela veut dire: le maintien autant que possible du télétravail et des vidéoconférences, autrement dit une diminution de la pendularité et des voyages professionnels; passer ses vacances sans prendre l'avion; produire et consommer local.

Philippe Thalmann

Ces sacrifices supposent des compensations. On fera plus de grillades sur le balcon ou au parc, on boira plus et on mangera plus, en tout cas pas moins de viande. Pas bon non plus pour la planète…
Parler de changement des habitudes ne veut pas dire renoncer à la consommation de tout. Oui, bien sûr, il y aurait des compensations de ce type. Changer les habitudes, cela veut dire réorienter notre consommation de façon à concilier sentiment de bien-être et diminution de l’impact environnemental. Le scénario de la sobriété n’est pas seulement un idéal, c’est une nécessité.

«Aller à New York en avion? Pour ses 20 ans de mariage»

Il faudra donc renoncer aux week-ends pas chers en avion à Barcelone ou Palerme?
C’est certain, on ne pourra plus faire ce type de voyage. Comme sauter dans un avion pour New York pour aller s’acheter un costume. Ce genre de voyage, on le fera pour ses 20 ans de mariage. On peut très bien faire du shopping dans les villes suisses.

On peut comprendre le caractère nécessaire d’un changement de comportement. Mais cela sera-t-il accepté? Des populations se sont révoltées contre des mesures dites écologiques, mais synonymes de hausses d’impôts ou de rupture dans le mode de production. Les «bonnets rouges» en Bretagne contre les portiques poids-lourds, les «gilets jaunes» dans toute la France contre la hausse de la taxe sur le carburant, une partie des agriculteurs suisses opposés à l'initiative anti-pesticides...
En effet, et c’est pourquoi il faut mettre en place des mesures d’accompagnement. Afin que la politique écologique ne soit pas perçue comme antisociale. Sur la fin, gilets jaunes et grévistes du climat ont d'ailleurs marché main dans la main.

Cette «convergence des luttes» que vous relevez à travers cet exemple français, c’est justement le mot d’ordre des participants de ce jour à la «Grève pour l’avenir», qui englobe «Grève du climat», luttes sociales et féministes. Le capitalisme est l’ennemi désigné. Vous retrouvez-vous dans ces mots d’ordre?
Les mots d’ordre présentent bien sûr un biais militant et idéologique. Mais sur le fond, oui, j'estime nécessaire de changer de modèle économique.

«La Suisse sur la bonne voie»

Les pays émergents, Chine et Inde en tête, sont d’un autre avis, en tout cas se situent dans une autre logique, celle du développement, synonyme de grande consommation énergétique. Où en est-on de la réduction des gaz à effet de serre, qui contribuent au réchauffement de la planète?
Les Etats-Unis, l’Union européenne et la Suisse sont plutôt sur la bonne voie. La Chine et l’Inde, non. A titre comparatif, les Etats-Unis ont rejeté en 2019 dans l’atmosphère 7% de moins de CO2 qu’en 2010. L'Union européenne a diminué ses émissions de 13% sur la même période et la Suisse, de 16%. Des améliorations, donc.

Pendant ce temps, en Chine et en Inde

En Chine, c’est l’inverse: 20% de plus en 2019 qu'en 2010. En Inde: +56%. Il faut donc espérer que la Chine et l’Inde atteignent le plus vite possible leur plafond de développement, afin qu’elles puissent ensuite commencer à décarboner, un mouvement déjà amorcé en Chine.

Philippe Thalmann

L’énergie nucléaire paraît être le bon substitut au charbon, ne trouvez-vous pas?
Si le nucléaire était le seul substitut au charbon, alors oui, incontestablement, d’un point de vue climatique. Mais l’éolien et le photovoltaïque me paraissent être de meilleurs substituts au charbon que le nucléaire, qui a besoin d’eau pour le refroidissement des centrales et qui doit de temps à autre s’arrêter de produire pour la maintenance des installations. Sans subventions massives, le nucléaire n'a plus aucune chance face aux renouvelables.

En Suisse, la Grève pour l'Avenir

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La Grève pour l'Avenir, en images
source: sda / anthony anex
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