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Suisse
Interview

Marcel Salathé nous aide à mieux comprendre les mesures Covid-19

«Sans nouveau variant, on peut espérer du mieux entre l'été et l'hiver 2021»

Marcel Salathé enseigne l'épidémiologie numérique à l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL)Image: KEYSTONE
Covid-19
Que faut-il penser des récentes annonces de réouverture alors que les chiffres du Covid-19 indiquent une situation plus qu'incertaine? Marcel Salathé, l'épidémiologiste qui a claqué la porte de la Task force en février, nous aide à comprendre.
Cet article est également disponible en allemand. Vers l'article
19.04.2021, 06:3019.04.2021, 10:05
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Déchiffrer la drôle de situation que vit la Suisse depuis ce mercredi n'est pas une mince affaire. Selon l'Office fédéral de la santé publique (OFSP), quatre critères sur cinq ne sont pas remplis pour une réouverture mais le Conseil fédéral a quand même décidé de lâcher du lest. Rappelons qu'il a lui-même fixé ces indicateurs afin de rendre les différentes mesures prises dans la lutte contre la pandémie plus efficaces.

«Les chiffres, comme le nombre de cas journaliers, ne sont plus les seules choses qui influencent la décision politique»
Marcel Salathé, épidémiologiste numérique EPFL

Ancien membre de la fask force scientifique Covid-19 (il a claqué la porte en février dernier), Marcel Salathé répond à nos questions pour y voir un peu plus clair. Il est aujourd'hui le fondateur, avec d'autres scientifiques, de l'organisation CH++ dont l'objectif est de donner un immense coup de peps au pays, lui qui affirmait au moment de sa démission que l'administration fédérale a «deux décennies de retard» pour l'emploi des technologies modernes.

Le décalage entre les annonces mardi de l'OFSP et les décisions du Conseil fédéral mercredi donne l'impression que les experts ne sont, à nouveau, pas écoutés. Vous partagez cet avis?
Ça dépend. Il faut voir tous les arguments. Je suis d'accord avec votre observation des quatre critères sur cinq, qui semblent être abandonnés. Vu comme ça, ce n'est effectivement peut-être pas un bon signal en termes de communication et ça rend la compréhension difficile. Au début de la pandémie, c'était plus facile de communiquer les choses clairement car il y avait ce nouveau défi d'un virus inconnu. Maintenant, comme on en sait plus, la prise de décision semble bien plus difficile et la communication se brouille. Je constate aussi personnellement que les opinions sur les réseaux sociaux vont d'un extrême à l'autre : soit on trouve les décisions politiques stupides, soit géniales. Ça doit être extrêmement difficile sur le plan politique.

Que pensez-vous des réouvertures annoncées mercredi dernier? Bonne ou mauvaise idée?
Marcel Salathé Ça dépend de la perspective. Si on veut baisser les chiffres du Covid-19, non, ce n'est pas la bonne stratégie. Si c'est pour donner plus de liberté, alors oui, ça semble être une bonne idée... pour le moment.

L'attitude politique de la Suisse scandalise les Allemands et la presse helvétique qualifie ces mesures d'audacieuses ou de courageuses. Vous?
« Courageuses », c'est le bon mot parce qu'il s'agit d'une stratégie du risque. La Suisse avait déjà pris un chemin semblable avec l'ouverture des pistes de ski cet hiver. Nos voisins européens nous critiquaient alors aussi et je trouve que finalement, garder les pistes de ski ouvertes n'était pas si mal. Enfin, si le nombre de cas par jour devait exploser, évidemment que l'autre risque pour la Suisse consisterait - au-delà de la détérioration sanitaire - de se retrouver sur liste rouge des autres pays, une sorte de mise en quarantaine à l'international.

Mais, n'avez-vous pas l'impression que l'on jette à la poubelle des mois d'efforts sanitaires?
Non, pas à la poubelle mais il existe un risque de perdre les avantages, jusqu'ici acquis face à la pandémie car les chiffres avaient effectivement une tendance à la baisse durant les derniers mois. Maintenant, le problème c'est le variant britannique. C'est comme une épidémie dans l'épidémie. La plupart des cas sont issus de ce variant. On peut donc s'attendre à ce que les cas augmentent avec les réouvertures de lundi. La grande question consistera à savoir si l'augmentation des cas sera explosive ou en douceur? Tout dépendra de la force combinée entre les mesures comme la vaccination et les tests de masse face au virus.

Justement, que pensez-vous de l'efficacité des autotests?
Il faut se rendre compte qu'un résultat négatif demande de la précaution. Si vous avez un résultat positif, vous êtes très probablement infecté. Mais si vous avez un résultat négatif, vous pouvez toujours être infecté. Ce qui est le plus efficace avec cet outil ? C'est la capacité immédiate de se mettre en isolation lorsque l'autotest indique une infection du SARS-CoV-2.

Et pour la vaccination? À ce jour, 8% de la population a déjà obtenu deux doses de vaccin. Est-ce satisfaisant?
Non, pas du tout satisfaisant. C'est très faible 8%. Nous sommes trop lents et, au-delà de l'évolution du virus lui-même, cette nouvelle est démoralisante pour les Suisses. Scientifiquement, il ne faut pas se comparer aux autres pays, mais faisons l'exercice pour constater l'effet dont je vous parle. Les Israéliens, les Américains et les Anglais sont plus efficaces que nous et probablement qu'une de ces trois nations retournera plus rapidement à la normale. Il faut accélérer la vaccination. C'est une solution majeure au problème.

«Le message qui en ressort alors que la fatigue et les tensions générales montent dans notre pays? «La solution existe mais elle n'est pas disponible chez nous.» C'est plutôt frustrant pour un pays réputé pour son efficacité, non?

Vous évoquez le moral des citoyens. N'avons-nous pas atteint un point où soigner le mal-être prévaut sur les données scientifiques?
Les soucis mentaux sont très importants et suivis de près par la recherche scientifique. Les récentes décisions du Conseil fédéral semblent influencées par le paramètre de la santé psychique. Mais de nouveau, ça fait partie de la stratégie du risque. J'ai des collègues scientifiques, spécialisés en psychologie, qui ont montré qu'il existe une corrélation entre le nombre de dépressions et le nombre de cas Covid-19. Si cette observation se confirme, alors la meilleure des choses à faire pour baisser les maux mentaux serait de prendre des mesures, qui fassent chuter le nombre de cas.

Quelles sont vos prédictions épidémiologiques pour l'été 2021?
On va pouvoir revivre et j'espère que nous pourrons voyager à nouveau. Tout dépendra de l'évolution du certificat de vaccination. Nous, la communauté scientifique, allons apporter toute l'aide technologique qu'il faudra. Et je ne vous cache pas que l'évolution de la pandémie ces prochains mois sera déterminante pour la suite. Sans nouveau variant, on peut espérer une maîtrise de la situation entre l'été et l'hiver 2021.

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source: keystone / jean-christophe bott
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