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Interview

«La catastrophe de Fukushima nous a permis de progresser»

Doris Leuthard et la sortie du nucléaire

Une Suisse sans centrale nucléaire, c'est elle. Suite à la catastrophe de Fukushima, l'ex-conseillère fédérale Doris Leuthard a décidé que la Suisse devait renoncer à l'énergie nucléaire. 10 ans plus tard, en est-elle toujours aussi convaincue?



Cinq mois après la catastrophe, vous arrivez au département de l'énergie. Les médias vous appellent alors «Atom Doris» en raison de vos positions pro-nucléaires. Comment Fukushima a changé votre point de vue?
Doris Leuthard:
C'est vrai, j'ai toujours été pro-nucléaire. Parce qu'une centrale nucléaire a le grand avantage de ne pas produire de CO2. Alors que nos pays voisins, comme l'Allemagne, produisaient depuis longtemps de l'électricité avec de l’énergie fossile, la Suisse a choisir de ne pas produire de CO2. Mais Fukushima a changé la donne.

Dans quel sens? Niveau sécurité et les coûts associés, cela changeait tout. Fukushima a clairement montré qu'il n'existait aucune garantie de sécurité à 100%.

«Des erreurs humaines peuvent toujours arriver»

Doris Leuthard

C'était clair qu'après un tel accident, les centrales nucléaires de tous les pays devaient être réexaminées et les exigences de sécurité renforcées. Il était donc évident que nous devions réévaluer ce que signifiait pour la Suisse la construction de nouvelles centrales nucléaires.

Quand avez-vous réalisé que la catastrophe de Fukushima pouvait avoir des conséquences pour la Suisse? Cela a pris du temps. Nous avons d’abord appris que la centrale nucléaire avait été endommagée, mais on ignorait encore jusqu’à quel point. On ne savait pas si de la radioactivité s'était échappée et si oui, en quelle quantité. C’est seulement quelques jours plus tard qu’on a commencé à réaliser que les dégâts étaient beaucoup plus importants.

Qu'avez-vous décidé de faire? La première décision que j'ai prise a été de suspendre la construction d'une nouvelle centrale nucléaire, cela n’avait plus aucun sens de continuer. Ensuite, nous avons dû analyser ce que signifiaient réellement les événements au Japon pour nous, et si la technologie de l'énergie nucléaire avait encore un avenir.

Le Conseil fédéral a décidé de sortir progressivement de l'énergie nucléaire, suite à la catastrophe de Fukushima. Comment cette décision a-t-elle été prise? L'Office fédéral de l'énergie a d’abord établi un bilan, nous voulions savoir quelles étaient les options pour s’approvisionner en électricité en Suisse et quels étaient les avantages et les inconvénients de chaque scénario. Parallèlement à cela, une analyse a été réalisée par l'ETH Zurich pour voir si nous pouvions assurer notre approvisionnement en électricité avec des énergies renouvelables.

Et le résultat de ces enquêtes a fini par vous convaincre... Oui, ces scénarios ont montré que l'énergie nucléaire pouvait être abandonnée progressivement. Nous savions que cela aurait un coût et qu'il pourrait y avoir un risque pour la sécurité de l'approvisionnement à long terme, mais au Conseil fédéral, les avantages l'emportaient sur les coûts.

Sortir du nucléaire, n'était-ce pas une décision extrême? La catastrophe de Fukushima a été déclenchée par un tremblement de terre et un tsunami. De tels tsunamis et tremblements de terre sont extrêmement rares en Suisse. Non, c'était la bonne décision. Les risques pour la sécurité ne sont pas seulement dus aux tsunamis. Des tremblements de terre se produisent aussi en Suisse. Pas aussi violents, mais tous les 100 ans, on peut s'attendre à un séisme majeur, surtout dans la région de Bâle et dans le Valais. Et si l'on réfléchit bien, Gösgen (SO) et Leibstadt (AG) ne sont pas si éloignés de Bâle. À cela s'ajoutent les accidents d'avion ou les attentats terroristes.

Pourtant, rien d'aussi radical ne s'est produit en 1986, après la catastrophe de Tchernobyl. C'était différent avec Fukushima. On faisait confiance au Japon. Penser qu'une telle catastrophe soit possible dans un pays, comme le Japon, était inconcevable. Autre point à relever, au cours de la dernière décennie, les énergies renouvelables sont devenues plus performantes, les prix ont baissé, la technologie a progressé, en particulier dans le domaine du photovoltaïque. Ce qui a permis de sortir du nucléaire plus rapidement.

Centrale nucléaire de Tchernobyl - 86

26 avril 1986, le 4e réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl explosait. Image: Shutterstock

Que signifie la décision d'abandonner progressivement l'énergie nucléaire d’un point de vue climatique? Avec plus de 60% d'hydroélectricité et 38% d'énergie nucléaire, nous ne produisions quasiment pas de CO2. Pour arriver à de tels résultats, nous avons dû trouver des alternatives aux centrales nucléaires, notamment avec des producteurs d'énergie renouvelable. On savait que c'était possible, mais on savait aussi que des risques existaient, exactement ce à quoi nous sommes confrontés aujourd'hui. Le développement du photovoltaïque se passe plutôt bien, mais pour l'énergie éolienne la population est beaucoup plus méfiante. En hiver, selon les températures, cela peut entraîner des goulots d'étranglement dans l'approvisionnement.

En comparaison avec d'autres pays européens, la Suisse est à la traine en matière d'énergies renouvelables. Comment ça se fait? Oui, il existe des projets que nous pourrions réaliser: l'énergie éolienne serait extrêmement utile en hiver, mais je comprends que les gens ne veuillent pas vivre à côté d'un parc éolien. Le gouvernement fédéral doit trouver des solutions et en discuter avec la population. Au bout du compte, ça ne sert rien que tout le monde dise: «Les énergies renouvelables, oui c’est bien, mais pas dans mon jardin, s'il vous plaît». Sinon, nous devrions nous le dire ouvertement: construisons une centrale électrique au gaz.

Soutiendriez-vous cette décision? Au contraire. La production suisse d'électricité avec des énergies fossiles serait un pas en arrière. Si nous n'allons pas de l'avant avec les énergies renouvelables, nous n'aurons pas d’autres solutions, sauf d’importer de l'électricité de l'UE. Cela impliquerait un accord sur l'électricité, qui ne peut être conclu qu'une fois l'accord-cadre signé et scellé. Comme vous pouvez le constater, il existe encore un certain nombre de questions délicates et non résolues que les politiciens et les citoyens aussi doivent résoudre.

La Suisse s'est-elle attirée des ennuis en décidant de sortir du nucléaire? En ce qui concerne le climat, l’important est de réduire les émissions de CO2, là où elles sont élevées: ce qui est le cas pour la mobilité, les ménages et l'industrie – mais pas pour la production d'électricité.

«Je ne crois pas que la sortie du nucléaire était une erreur»

Le peuple suisse a approuvé par 58% des voix la Stratégie énergétique 2050 et, avec elle, la sortie de l'énergie nucléaire. La décision était réfléchie, la construction de nouvelles centrales nucléaires entraînerait de nouveaux problèmes. Je pense qu’en étant convaincant, il serait possible de faire passer un ou deux projets éoliens et hydroélectriques en Suisse. Tout serait alors très différent, parce qu'en fin de compte, il ne manque pas grand-chose.

Der neuformierte Bundesrat posiert zum Gruppenbild, von links, Bundespraesidentin Micheline Calmy-Rey, Eveline Widmer-Schlumpf, Doris Leuthard, Ueli Maurer, Didier Burkhalter, Simonetta Sommaruga, Johann Schneider-Ammann, Bundeskanzlerin Corina Casanova und der neugewaehlte Bundesrat Alain Berset, am Mittwoch, 14. Dezember 2011, in Bern. (KEYSTONE/POOL/Monika Flueckiger)

Les quatre femmes du Conseil fédéral, menées par Doris Leuthard, ont largement contribué à la sortir du nucléaire en Suisse. Image: KEYSTONE / FRESHFOCUS POOL

Avec le recul Doris Leuthard, en tant qu'ancienne conseillère fédérale, quel regard portez-vous sur cette période? C'était une période très mouvementée. Je n'étais pas et ne suis toujours pas un experte du nucléaire. J'ai passé de nombreuses nuits blanches à me demander: «Est-ce que je fais les choses correctement?» Venant d’Argovie, il y a eu des moments où j'ai été attaquée, durant lesquels on m’a reproché de détruire des emplois. Les lobbys s’acharnaient contre moi au début, c'était difficile. Mais en tant que conseillère fédérale, j’étais responsable d'un pays et de ses habitants. Pour moi, cela signifiait que si j'avais le sentiment de faire ce qu'il fallait, je devais être capable d’assumer également les conséquences. J'ai dû persévérer et, à la fin, cela en a valu la peine.

Vous referiez tout de la même manière? Oui, totalement. J’en suis convaincue.

Retrouvez l'interview originale réalisée par Sarah Serafini de watson Zurich ici.

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