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Martin Beniston et Extinction Rebellion

Image: Keystone / Montage watson

«Il y a un point de bascule où l'alarmisme devient contre-productif»

Climatologue des plus réputés au monde, le professeur honoraire de l'Université de Genève Martin Beniston s'inquiète pour la planète. Mais à l'heure de nouvelles alertes du GIEC, il met en garde contre le catastrophisme.



Montée des eaux, canicules, pauvreté, famine... Le tableau noir dressé par le GIEC depuis des années est-il inéluctable?
Martin Beniston: Hélas oui. On voit déjà depuis le début de ce siècle que les aspects négatifs des impacts climatiques se sont multipliés, notamment sécheresses et canicules (qui vont souvent de pair). La famine est une conséquence indirecte du climat, mais il y a aussi des éléments politiques et économiques qui accentuent les questions d’insécurité alimentaire…

Ça, c'est le fond. Mais le ton est pour le moins alarmiste dans le projet de rapport qui a fuité. Le GIEC fait-il bien de verser dans le catastrophisme?
Je pense qu'il y a un point de bascule dans l'alarmisme: une fois que ce point est atteint, l'alerte devient contre-productive. On peut tirer un parallèle avec les années 80 où la communauté scientifique, travaillant sur la question de la mort des forêts, prédisait qu'il n'y aurait plus un seul arbre dans les Alpes à l'orée des années 2000. Ça a finalement desservi la cause.

Comment expliquer que l'organisme de l'ONU prenne actuellement ce risque?
Le GIEC a toujours été plutôt précautionneux. Peut-être justement à cause d'excès comme celui des années 80. La forme a apparemment changé depuis et cela est certainement dû au fait que l'Accord de Paris a bientôt six ans et que pas grand-chose n'a encore été réalisé par les Etats pour le respecter pleinement. En tant qu'autorité scientifique en la matière, le GIEC souhaite probablement donner un coup d'accélérateur pour motiver les décideurs à agir rapidement.

Sur la base des recherches sur le climat, y a-t-il des actions prioritaires à mener qui font consensus dans le milieu scientifique?
Le principal secteur d’activités humaines qui contribue au réchauffement est celui de l’énergie, notamment celle à base d’énergie fossile. C’est donc la réduction des émissions de ce secteur qui doit être réglée en premier, et passablement d’industries, de compagnies d’électricité et de sociétés concernées par la mobilité sont en train d’y travailler. Même l’aviation civile est sur le coup: Airbus espère sortir un avion propulsé à l’hydrogène d’ici 2025. L’autre domaine d’émissions est celui de l’agriculture, mais il est plus difficile de régler les émissions de ce secteur – et c'est moins «politiquement correct», vu qu’on parle ici de nourriture pour l’humanité!

Politiquement, on est loin du consensus sur la manière d'être écolo. Est-ce un problème pour les scientifiques?
Non. Il n'y a pas une solution unique au problème climatique. Le GIEC le précise d'ailleurs. Chaque élément potentiel de solution apporte sa pierre à l'édifice. De manière plus profonde, la problématique est si complexe qu'on ne peut pas se permettre d'avoir qu’une seule voie à suivre pour tenter de régler la question climatique. Jusque dans les années 90, quand la politique commençait à s'intéresser au problème du climat, il y avait beaucoup de propositions en mode «y a qu'à», dont on s'est bien vite aperçu par la suite qu'elles étaient trop simplistes. Ne l'oublions pas. D'autant que ce pluralisme fait écho à la démarche scientifique:

«Une conclusion doit être obtenue par une variété d'études indépendantes. Et il suffit qu'une seule étude scientifique sérieuse récuse la conclusion pour que l'hypothèse soit rejetée – ou doive être revisitée.»

Les militants du mouvement de désobéissance civile Extinction Rebellion ont envoyé une lettre au Conseil fédéral le 22 juin, menaçant de bloquer la ville de Zurich en septembre s'il n'accède pas à leurs revendications. Vous validez?
Je ne pense pas que ce genre d’actions soit dans les «gènes» helvétiques! J’ai vécu dans de nombreux pays où des actions de rue, souvent violentes, n’ont en fin de compte rien résolu – par exemple, les grèves à la SNCF qui ont paralysé la France il y a deux ans n’ont pas permis de faire revenir le gouvernement Macron sur ses projets de retraites pour la branche. Il existe suffisamment d’instruments en Suisse pour régler par le dialogue et le consensus de nombreux problèmes. Mais il est vrai que la lenteur de prise de décision dans nos démocraties est en contradiction avec l’urgence d’agir maintenant pour tenter de régler la question climatique, et on peut comprendre l’impatience de certains…

Et vous, approuvez-vous les méthodes d'Extinction Rebellion?

Regrettez-vous que la loi CO2, ayant pour but de réduire les émissions de gaz à effet de serre, ait été refusée le 13 juin dernier, justement avec l'appui – entre autres – des activistes d'Extinction Rebellion estimant que la loi n'allait pas assez loin?
Je pense en effet que la loi était beaucoup trop timide, car basée uniquement sur des taxes, une fois de plus sans aucune inventivité par rapport à d’autres mesures possibles: incitations fiscales pour l’isolation des bâtiments, baisse des tarifs des transports publics, etc. Mais une chose est sûre:

«Le fait d’avoir refusé la loi sur le CO2 est un mauvais signal quant à la volonté de la Suisse de remplir ses obligations vis-à-vis de l’Accord de Paris»

Surtout que le produit des taxes aurait certainement servi à des projets en faveur du climat et de l’innovation technologique permettant de réduire encore plus les émissions suisses de gaz à effet de serre…

Il sera difficile de respecter l'Accord de Paris, basé sur une limite du réchauffement climatique «bien au-dessous de 2°C» et si possible à 1.5°C. Mais va-t-il même assez loin?
Cet accord est déjà une reconnaissance du fait que chaque dixième de degré supplémentaire pourrait se traduire par des impacts de plus en plus sévères. C'est donc un premier pas dans la bonne direction. Or, des travaux ultérieurs étaient requis pour affiner certaines dispositions dans le but d'une mise en application complète en 2020. Je pense que les progrès n’ont pas été à la hauteur, comme en attestent les conclusions modestes des réunions COP qui ont succédé à la COP-21 en 2015.

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