«Je ne me pardonne pas d'avoir ôté la vie de leur père»
Le 1er septembre 2023, vers 9h10, le choc a été d’une extrême violence à Yverdon-les-Bains. F.B., qui traversait normalement sur un passage piéton à la sortie d'un giratoire, a d’abord été projeté sur le capot d’une Seat avant de retomber lourdement au sol. Selon l’accusation, le conducteur n’a pas freiné: la voiture lui a ensuite roulé dessus et l’a traîné. Lorsqu’elle s’est immobilisée 25 mètres après le point d’impact, la victime était encore coincée dessous.
L’autopsie a révélé de multiples fractures et de très graves lésions, principalement thoraciques, jugées nécessairement mortelles à brève échéance. F.B. est décédé sur place. Dans le même temps, le chauffard avait pris la fuite à pied... Trois ans plus tard, ce conducteur sans permis de conduire, âgé de 23 ans, fait face à aux juges et aux enfants de la victime, ce lundi 24 août.
Menotté aux poignets et aux chevilles, polo blanc et fines lunettes dorées, le jeune homme, né à Yverdon, s’exprime posément au Tribunal criminel du Nord vaudois. Trois gendarmes prennent place à proximité de lui durant l'audience.
Le passé judiciaire de ce consommateur de cannabis et d'alcool est déjà lourd. En 2022, il avait, par exemple, été condamné à 30 mois de privation de liberté, notamment pour tentative de meurtre avec une arme blanche en 2019, alors qu’il était mineur, ainsi que pour vol et déjà conduite sans permis. Transféré au Centre éducatif fermé de Pramont, en Valais, il s’en était évadé le 1ᵉʳ juin 2023.
L'accusé explique qu’une analyse d’urine aurait révélé sa consommation de cannabis récente qui, selon lui, aurait entraîné plusieurs mois supplémentaires de privation de liberté.
Nuit blanche, alcool et drogue
Le matin du drame, il n’avait pratiquement pas dormi depuis 24 heures. Il avait beaucoup bu durant la nuit et fumé plusieurs joints. Pour rejoindre une jeune femme dans un autre quartier d’Yverdon, il décide néanmoins de prendre, sans autorisation, la voiture d’un ami, dépourvue de plaques et d’assurance RC. Pourquoi ne pas avoir pris le bus? Il répond à la Cour:
Peu avant l’accident, il semble avoir utilisé son téléphone au volant, bien que lui le conteste, et il emprunte deux rues à contresens. La représentante du ministère public lui rappelle alors une phrase prononcée lors de son audition, trois jours après le drame:
Une autre question traverse cette première journée d’audience: a-t-il réellement ignoré qu’il venait de renverser un homme? Le prévenu maintient qu’il n’a pas vu F.B. sous la voiture. Pourtant, le piéton avait rebondi sur le capot et son pied gauche dépassait encore de sous le véhicule, comme l'attestent des photos prises sur place, lorsque le conducteur a pris la fuite. Lui explique calmement:
Le président lui oppose alors les déclarations de ses amis, chez lesquels il s’était réfugié le matin même, et certaines phrases qui lui sont attribuées: «J’ai fait quelque chose de grave», «Ma vie est foutue, je vais finir en prison». Le magistrat lui lance alors:
La Cour s’interroge par ailleurs sur la destruction volontaire de sa carte SIM après l’accident et sur le sort de son téléphone. Le président évoque l’hypothèse qu’il ait voulu faire disparaître une éventuelle preuve montrant qu’au moment du choc mortel, il regardait son portable ou envoyait un message. Le jeune homme conteste cette hypothèse.
Les fils face à celui qui a tué leur père
L’audience change de ton lorsque les trois fils de F.B. prennent chacun à leur tour la parole. Dignes, le regard fixe, ils sont assis à quelques mètres de celui qui a tué leur père. Juste avant leur audition, l’accusé fond en larmes. «C’est le pire que j’ai fait dans ma vie.» Il dit penser souvent aux enfants de la victime, notamment à l’aîné, avec lequel il n’a que deux semaines d’écart. «Je ne leur demanderai jamais de me pardonner, car, moi-même, je ne me le pardonne pas.»
L'aîné décrit en «héros» celui qui lui a été arraché pour toujours le 1ᵉʳ septembre 2023:
Leur père suivait les études de l’un, soutenait l'autre dans sa pratique de la boxe et le plus jeune à la pêche. Le second frère parle du «pilier de la famille», toujours présent malgré la séparation des parents. Le climax est atteint lorsque le cadet, mineur, tente de répondre à la Cour: sa voix s'efface et il s’effondre en sanglots. L’audience est suspendue. A la reprise, il évoque leurs voyages et leurs activités communes: «C’était un père formidable.»
Le spectre d’une expulsion
Autre enjeu important de ce procès: l’avenir du prévenu en Suisse.Titulaire d’un permis F, il est né à Yverdon en 2003. Sa mère, arrivée de Somalie lorsqu’elle était enfant, explique que son fils n’a jamais mis les pieds dans ce pays, n’en parle pas la langue et n’y possède, selon elle, aucun lien familial. Elle a quatre autres enfants. Quant au père, qui ne serait pas somalien, il a quitté le foyer alors que son fils, sur le banc des accusés, avait un an.
«Vous savez que vous risquez une expulsion du territoire suisse, qu’en pensez-vous?», lui demande le président.
La défense a par ailleurs accepté les prétentions civiles (c'est-à-dire financières) des enfants de la victime. Le prévenu travaille en détention et met une partie de son pécule de côté, notamment sur un compte destiné à leur être versé. Il semble cependant couvert de dettes.
Le jeune Somalien souligne alors face à la Cour la dignité et le respect dont font preuve les trois fils de la victime malgré sa présence. Il leur présente ses excuses, déjà formulées dans une lettre par le passé. Il insiste aussi sur sa prise de conscience, ses bonnes résolutions et le fait qu'il ne touche plus une goutte d'alcool. Il dit ne plus avoir recours à la violence après un travail sur lui-même. Persiste cependant sa dépendance au cannabis (il en fume même en détention). Sondé sur ce repentir par le président du tribunal, l’aîné répond:
Quant à son frère, il dit comprendre, mais souhaite que «justice soit faite».
Le président du tribunal met fin à l’audience du jour et renvoie plaidoiries et réquisitoire au mardi 25 août.
