Suisse
Politique

Avec les médecins du numéro d'urgence antipoison

Le «Tox» sauve des vies chaque jour en Suisse, mais son avenir est menacé

Les spécialistes de Tox Info Suisse sauvent des vies par téléphone depuis 60 ans. Et malgré une demande qui ne cesse d’augmenter, le numéro d’urgence antipoison fonctionne à la limite de ses capacités.
16.08.2026, 19:0816.08.2026, 19:08
Linda Leuenberger

Le premier appel vient d’une ambulance. Sur la civière, une personne qui aurait avalé plusieurs comprimés antidouleur quelques heures plus tôt. C’est du moins ce qu’elle a indiqué à l’ambulancière, ses symptômes demeurent néanmoins plus forts que ce à quoi on pourrait s'attendre. La secouriste a composé le 145 - numéro d’urgence antipoison - pour obtenir une première évaluation: vers quel hôpital se diriger et pour quel niveau d'urgence?

Ziad Kassem répond à jusqu’à 40 appels par garde, provenant aussi bien de professionnels de la santé que de particuliers.
Ziad Kassem répond à jusqu’à 40 appels par garde, provenant aussi bien de professionnels de la santé que de particuliers.Elizabeth Desintaputri

A l’autre bout du fil, Ziad Kassem lui répond. Médecin assistant, il travaille depuis deux ans pour la fondation Tox Info Suisse, qui gère le numéro d’urgence. Un casque sur les oreilles, il a trois écrans devant lui: sur celui de droite, il prend l’appel; au centre, il consigne des mots-clés dans un dossier; à gauche, des fiches numériques sur les substances nocives recherchées s’affichent.

Il écoute, pose des questions et parcourt simultanément la base de données, ouvrant rapports et tableaux. Il conseille l’ambulancière avant de conclure d’une voix calme:

«D’après ce que nous savons actuellement, l’état de la personne devrait au moins rester stable pendant le trajet jusqu’à l’hôpital. Mais une fois sur place, il faudra certainement vérifier si d’autres facteurs entrent en jeu. Cela vous convient? – D’accord, et sinon, rappelez-nous. – Merci à vous, au revoir!»

Unique centre de compétences

Le numéro d’urgence antipoison a assuré près de 45 000 consultations de ce type l’an dernier. Un record. Et un nouveau pic se dessine déjà pour 2026: durant les mois d’hiver, habituellement plus calmes, le nombre d’appels a atteint les niveaux normalement enregistrés en été.

Environ un quart d'entre eux proviennent de professionnels de la santé. Ambulanciers et médecins urgentistes apprécient de pouvoir s’appuyer sur une expertise. La toxicologie aiguë demeure une discipline de niche – et le «Tox», comme on le surnomme, constitue le seul centre de compétences en la matière en Suisse. Il rassemble la poignée de spécialistes en toxicologie aiguë que compte le pays. Ils disposent d’une base de données entretenue depuis 60 ans:

  • Quelles substances sont toxiques et à quel degré?
  • Quelle dose devient critique?
  • Quelle mesure faut-il prendre?

Leurs recommandations reflètent l’état actuel des connaissances.

Ziad Kassem répond à jusqu’à 40 appels au cours d’une garde. Trop, en réalité. Au-delà de 25, il n’a plus le temps de documenter les cas au fur et à mesure. «Mais nous avons des ressources limitées. Tout cela ne fonctionne que grâce à notre système extrêmement efficace», explique-t-il peu avant de décrocher l’appel suivant: un enfant en bas âge a avalé un morceau de plastique.

Qui appelle?

Deux demandes sur trois proviennent de la population. La garde du médecin l’illustre bien ce jour-là. Dans le cas de l'enfant, il peut rassurer ses parents: le plastique est inerte, il ne réagit donc pas et n’est pas toxique. Peu après, un surveillant de prison appelle parce qu’une personne détenue a bu du désinfectant. Ziad Kassem conseille de traiter cela comme une intoxication alcoolique, puisqu’il s’agit principalement d’éthanol à forte concentration. Quelques minutes plus tard, on lui signale des vomissements d'un liquide mousseux: du détergent versé «pour plaisanter» dans le café d'un collègue.

Les recherches du médecin montrent que le produit en question est sans danger du point de vue toxicologique et que l’état de la personne devrait rapidement s’améliorer. Un enfant a mangé des baies rouges: il s’avère qu’il s’agit de baies de chèvrefeuille. En petite quantité, elles sont inoffensives. Enfin, une personne appelle après avoir pris par erreur le double de sa dose d’antidépresseur: là non plus, pas de risque toxicologique.

Les journées les plus chargées, le téléphone sonne chaque minute. Ziad Kassem répond en allemand, en anglais, en français et en italien. En cas de doute, il consulte la médecin-cheffe de garde. En journée, deux spécialistes sont mobilisés. La nuit, un seul répond aux appels, avec une médecin-cheffe joignable au besoin.

Image
image: Elizabeth Desintaputri
Les bureaux de Tox Info Suisse disposent également d’une armoire contenant des antidotes, mais uniquement à des fins d’exposition.
Les bureaux de Tox Info Suisse disposent également d’une armoire contenant des antidotes, mais uniquement à des fins d’exposition.image: Elizabeth Desintaputri
Des ouvrages de référence que le médecin assistant consulte notamment en cas d’intoxication aux métaux lourds.
Des ouvrages de référence que le médecin assistant consulte notamment en cas d’intoxication aux métaux lourds.image: Elizabeth Desintaputri

Sous-financement chronique

«Si le145 existe encore, la Suisse le doit à cette équipe», affirme, dans une pièce voisine, Damaris Ammann, directrice du «Tox» depuis 2021. Outre les spécialistes au bout du fil, l’organisation emploie du personnel chargé du triage, des ressources humaines, des finances et de la communication.

Damaris Ammann dirige Tox Info Suisse depuis 2021.
Damaris Ammann dirige Tox Info Suisse depuis 2021.image: dr

Damaris Ammann en est convaincue: sans les efforts supplémentaires et la flexibilité constante de chacun, le numéro d’urgence aurait disparu depuis longtemps.

«Nous fonctionnons avec des effectifs très serrés»

Depuis un certain temps, deux postes sont à pourvoir, l’un de médecin-chef et l’autre de médecin. Mais les salaires du centre demeurent inférieurs à ceux du marché. Et qui souhaite rejoindre un employeur dont l’existence pourrait bientôt être menacée?

Le numéro d’urgence antipoison est chroniquement sous-financé. Ces dernières années, sa fondation a enregistré une perte annuelle d’environ un million de francs et n'a plus de réserves. Bien que la demande - et les coûts - augmentent, des bailleurs de fonds privés se sont retirés ces dernières années ou ont réduit leurs contributions. Parmi eux figurent notamment des assurances et des associations professionnelles. Leur motif: devoir eux-mêmes consentir à des économies. Et aucune obligation légale ne les contraint à participer à ce financement.

La loi sur les produits chimiques prévoit certes l’existence en Suisse d’un service d’information sur les intoxications et impose à la Confédération de financer ses prestations. Et personne ne remet sérieusement en question la nécessité du Tox. Outre le fait que la ligne téléphonique sauve parfois des vies, elle permet aussi de désengorger le système de soins: en rassurant une personne inquiète, le numéro lui évite de se rendre chez son médecin ou aux urgences. Mais rien ne garantit le financement du 145 à long terme. La fondation dépend depuis ses débuts de la bonne volonté de ses bailleurs de fonds et du dévouement de ses collaborateurs. La voilà donc fortement exposée aux crises.

Un anniversaire et un coup de pouce

Tox Info Suisse a tiré la sonnette d’alarme l'an dernier. La fondation a lancé une pétition adressée au Conseil fédéral:

«Sauvez le numéro d’urgence antipoison!»

Le texte a recueilli plus de 100 000 signatures en trois semaines. Le sauvetage est intervenu in extremis: ce n’est qu’en décembre que le Parlement a accordé un million d'aide, permettant au service de survivre en 2026. Sans cela, la fondation aurait dû l’interrompre. Et il aurait disparu après 59 ans d’existence.

La ligne a en effet été fondée en 1966 sous le nom de Centre suisse d’information toxicologique par un pharmacien et un médecin légiste. Tous deux avaient constaté l'impuissance des professionnels de la santé face aux intoxications aiguës. Ils manquaient d’informations fiables à un moment pourtant crucial. Les associés ont donc lancé une collecte systématique et créé une base de données composée de 15 000 fiches, remplies et complétées à la main. Depuis, les responsables ont maintenu le service d’urgence opérationnel 24 heures sur 24. Chaque jour et chaque nuit, depuis 60 ans. «Et cela malgré les problèmes financiers, le manque de personnel et toutes les autres difficultés», souligne Damaris Ammann:

«C’est tout de même impressionnant»
Outre les produits chimiques et les médicaments, les plantes et les champignons figurent parmi les causes fréquentes d’appels. Ces fiches datent des années 1970.
Outre les produits chimiques et les médicaments, les plantes et les champignons figurent parmi les causes fréquentes d’appels. Ces fiches datent des années 1970.Image: Elizabeth Desintaputri
Ziad Kassem discute avec la médecin-cheffe de garde.
Ziad Kassem discute avec la médecin-cheffe de garde. Image: Elizabeth Desintaputri

Mais en cette année anniversaire 2026, personne n’a vraiment le cœur à la fête. Le Tox survit, mais sous perfusion.

Car alors que l'on est déjà en août, le financement pour 2027 n’est toujours pas assuré. Les négociations avec la Confédération et les bailleurs de fonds privés se poursuivent. Les collaborateurs du centre se demandent à nouveau combien de temps ils garderont leur emploi. Et la Suisse doit se demander combien de temps elle pourra encore compter sur des spécialistes disponibles à toute heure pour prodiguer leurs conseils par téléphone.

«Nous avons beaucoup d’idées pour développer nos services. Mais nous perdons énormément de temps, d’énergie et d’argent parce que, chaque année, nous devons repartir de zéro pour trouver des financements»
La directrice

Faire payer l'industrie chimique

La Confédération contribue désormais à hauteur d’un peu plus de 1,5 million de francs par an au numéro d’urgence antipoison. Les cantons versent une somme équivalente. Mais l’Etat ne souhaite pas assumer seul l’intégralité du financement. L’automne dernier, le Conseil fédéral a annoncé son intention de mettre à contribution les entreprises qui fabriquent des produits chimiques ou des médicaments. Ces produits sont à l’origine de 70% des appels reçus par Tox Info Suisse.

Le gouvernement a par ailleurs soumis la fondation à un examen de rentabilité afin d’évaluer son potentiel d’économies. Les résultats doivent encore être publiés. On décidera de la suite «dans les prochaines semaines», indique l’Office fédéral de la santé publique.

Devant ses trois écrans, Ziad Kassem raccroche une fois de plus. Il s'est à nouveau entretenu avec un service d’urgences. Suspicion: intoxication mixte, une personne a avalé simultanément des médicaments différents. Le médecin préconise des analyses de la fonction rénale. Dans le même temps, il recherche les médicaments concernés et demande:

«Quelle dose? A quoi ressemble l’emballage?»

Il consulte ensuite la médecin-cheffe dans la pièce voisine.

Il finit par recommander une surveillance pendant au moins 24 heures. Il existe un risque de crises d’épilepsie. «D’accord? – Avec plaisir, aucun problème. – Oui, et sinon, n’hésitez pas à nous rappeler à tout moment».

(Adaptation en français: Valentine Zenker)

Les images impressionnantes du séisme en Colombie
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
0 Commentaires
Votre commentaire
YouTube Link
0 / 600
Deux carambolages sur l’A16 font onze blessés dans le Jura bernois
Deux collisions en chaîne survenues quasi simultanément vendredi soir près de La Heutte (BE) ont fait onze blessés, dont deux grièvement.
Vendredi soir, onze personnes ont été blessées, dont deux grièvement, dans deux carambolages sur l'autoroute A16 près de La Heutte (BE). L'axe a été fermé durant plusieurs heures, a indiqué samedi la police cantonale bernoise.
L’article