«Il y a une vraie résistance au mouvement féministe en Suisse»
Comme chaque année depuis 2019, des milliers de personnes s'apprêtent à descendre dans la rue en occasion de la Grève féministe, prévue le 13 ou le 14 juin prochain selon la ville. Si la lutte pour l'égalité de genre a gagné en visibilité depuis quelques années, elle est également confrontée à un virulent mouvement de résistance, qu'on appelle backlash. Historienne à l'Université de Fribourg, Pauline Milani qualifie cette situation d'«inquiétante», tout en soulignant qu'il ne s'agit pas d'une nouveauté. Interview.
La Grève féministe de 2019 a été un moment charnière dans la lutte pour l'égalité de genre en Suisse. Comment la situation a-t-elle évolué depuis?
Les mouvements féministes suisses se sont réorganisés et ont gagné en visibilité à partir de 2019. Leurs revendications ont été plus clairement articulées et sont devenues plus lisibles pour la population. Je pense qu'on peut considérer cela comme une avancée. Sur le plan concret, en revanche, il n'y a pas eu de véritables progrès. Pour preuve: les revendications de la Grève féministe n'ont pas beaucoup changé depuis 2019.
Ces luttes font-elles l'objet d'un backlash, comme on l'entend régulièrement depuis quelque temps?
Oui, nous sommes en plein backlash. J'entends par là la réaction d'individus qui tirent profit des rapports de pouvoir et qui se mobilisent pour que rien ne change à ce niveau.
Cela dit, il est important de souligner qu'il ne s'agit pas tout à fait d'un «retour de bâton», comme on a pu parfois l'entendre. Cette expression suggère qu'on revient en arrière après des avancées, et fait retomber la responsabilité de la réaction sur les féministes, qui seraient soi-disant allées trop loin.
Cette résistance intervient-elle après une période relativement positive au niveau des droit des femmes et des minorités de genre?
Des groupes opposés à l'égalité entre hommes et femmes ont toujours été là. Pourtant, depuis la fin des années 2010, on a surtout mis l'accent sur la réapparition des mouvements féministes, en Suisse comme au niveau global. Ce faisant, on a peut-être oublié que ces mouvements avaient aussi des adversaires, et que le combat pour l'égalité de genre ne va pas de soi. Le backlash est réel, il y a une vraie résistance au mouvement féministe, mais je ne crois pas qu'il apparaît dans un moment où on était en marche logique et linéaire vers l'égalité.
Peut-on, dès lors, parler d'une montée en puissance de ces mouvements, ou c'est plutôt le regard du public qui a changé?
Les deux sont vrais. Cette pensée antiféministe bénéficie maintenant de relais beaucoup plus forts, notamment au sein de certains gouvernements, ce qui est relativement récent. Il suffit de regarder les Etats-Unis, qui sont actuellement dirigés par un antiféministe virulent. D'un autre côté, les médias mettent beaucoup l'accent sur ce phénomène depuis quelque temps, ce qui fait que le public en est plus conscient.
Vous mentionnez les Etats-Unis. Observe-t-on des mouvements similaires dans la politique suisse?
Nous ne sommes pas dans la même configuration politique, bien heureusement, mais certains discours qu'on entend aux Etats-Unis sont repris par des formations politiques suisses. La transphobie, les attaques contre l'éducation sexuelle ou l'avortement en sont des exemples, et participent à la délégitimation des politiques publiques d'égalité de genre. Donc oui, cette pensée est tout à fait présente dans notre pays.
Depuis quelques années, on parle également beaucoup de masculinisme et du phénomène incel. Ces mouvements constituent-ils une nouveauté?
Ces mouvements s'inscrivent dans un phénomène beaucoup plus long. Des groupuscules masculinistes sont présents en Suisse depuis le milieu des années 1970, cachés notamment derrière la question du droit des hommes.
En revanche, il est vrai qu'avec le développement des réseaux sociaux et des algorithmes, la visibilité de ce discours a explosé. On peut vite se retrouver entouré de récits masculinistes, parfois très radicaux, comme ceux des incels. Même ce phénomène-là n'est pas tout nouveau, mais on lui accorde de l'attention depuis quelques années seulement.
Vous avez évoqué les gouvernements et les partis politiques, ainsi que des tendances telles que le masculinisme. Peut-on mettre tous ces phénomènes dans le même panier?
Il s'agit de différents volets du même phénomène global de résistance. Pour cette raison, c'est difficile de les séparer. On ne peut pas mettre le masculinisme d'un côté et la montée de l'extrême droite de l'autre, par exemple. Ces mouvements s'imbriquent, se nourrissent mutuellement et partagent la même pensée, qui est une pensée d'inégalité.
Le backlash actuel est-il plus virulent par rapport à d'autres moments similaires observés par le passé?
C'est difficile de comparer ce qui n'est pas forcément comparable, mais on peut dire que la situation actuelle est inquiétante. On a toutes les raisons d'être vigilant et de s'inquiéter pour les droits des femmes et des minorités de genre. Pourtant, il y a également de quoi se réjouir.
Nous ne sommes pas encore dans une société dominée par le masculinisme ou l'antiféminisme, mais ce n'est pas le moment de fermer les yeux et de dire que tout va bien.
Lorsqu'on parle des droits des femmes, c'est impossible de ne pas évoquer le procès des viols de Mazan. Est-il possible de mesurer son impact?
Il est trop tôt pour savoir si ce procès aura un impact sur la prise en compte des violences sexuelles et sur le fonctionnement de la justice. Ce qui est sûr, c'est qu'il a créé une onde de choc très importante, notamment dans les milieux féministes. Il a montré que l'organisation du couple reste encore extrêmement patriarcale et que le dénoncer n'a rien d'«extrémiste». On pouvait penser que cela, c'était avant, que ces questions concernaient nos mères ou nos grand-mères. Ce n'est pas le cas. L'idée que le corps d'une femme mariée ne lui appartient pas vraiment est encore très ancrée.
Pourtant, on entend régulièrement dire que l'égalité a été atteinte, ou qu'elle est sur le point de l'être. Que répondez-vous à cela?
Il s'agit d'une stratégie antiféministe très ancienne. Au 19e siècle, on disait que se battre pour l'émancipation des femmes ne servait à rien, car elles avaient une place privilégiée par rapport aux femmes colonisées. Aujourd'hui, on dit qu'il n'y a plus rien à faire, que nos grand-mères et nos mères ont fait tout le travail, et que l'égalité est déjà là ou sur le point d'être atteinte. Or, il suffit de regarder les différences salariales, le nombre de féminicides ou la prévalence des violences sexuelles pour comprendre que ce n'est pas le cas.
Quelles pistes préconisez-vous pour contrer ce backlash?
Ce qui est important, c'est de ne pas sous-estimer la capacité de nuisance des forces réactionnaires. Les Etats-Unis représentent un bon exemple, une fois de plus.
En même temps, les mouvements féministes ont intérêt à ne pas perdre de vue leurs objectifs d'égalité et d'émancipation, plutôt que de perdre leur force en répondant aux attaques, parfois très basses, des mouvements masculinistes. Car c'est exactement ce que ces groupes veulent, à savoir dicter un autre agenda.
