«Il est très probable qu’un gros viandard soit aussi un gros misogyne»
On savait que les Suisses étaient de gros viandards. Les derniers chiffres disponibles montrent que, dans notre pays, la consommation de viande par habitant dépasse largement la moyenne mondiale. Ce n'est donc pas très surprenant de découvrir que 80% des Helvètes estiment peu important qu'un restaurant propose une option végane dans sa carte.
Ce constat, tiré d'un sondage que nous avons récemment mené avec l'institut Demoscope, cache toutefois une subtilité: les femmes portent, en effet, un regard moins sévère sur la question. 72% d'entre elles ont choisi la réponse négative, contre 85% des hommes - une différence statistique non négligeable.
Un tel écart fait écho à de nombreuses autres statistiques, qui montrent que les femmes sont plus susceptibles d'adopter un régime végétarien ou végane que les hommes. Ce n'est pas un hasard, estime Amanda Castillo. Dans un livre publié l'année dernière, la journaliste genevoise a exploré le lien unissant viande et masculinité, théorisé pour la première fois au début des années 1990. Un sujet plus actuel que jamais, selon elle. Interview.
Pourquoi lie-t-on viande et masculinité?
Amanda Castillo: La viande a toujours été assimilée à la force, à la vitalité et à la virilité. Consommer de la viande en tant qu'homme permet de rendre effective la masculinité hégémonique et de performer la virilité. La chercheuse américaine Melanie Joy parle d'ailleurs de «carnisme» pour souligner la dimension idéologique de cet acte, qui dépasse les simples questions diététiques. C'est une manière de montrer qu'on appartient aux dominants et qu'on est un homme, un vrai.
Quelles formes concrètes ce phénomène prend-il?
La pop culture regorge d'images qui associent consommation de viande et virilité. Ce lien est notamment incarné par de nombreuses figures masculines puissantes:
John Wayne a notamment écrit un livre de recettes pour le barbecue. Dans le quatrième de couverture, on peut lire qu'il s'agit d'un «guide pour faire de vous l'homme ultime». Comprenez: si vous voulez être un homme, il faut faire du barbecue. C'est intéressant de noter que les hommes qui ne cuisinent pas sont souvent les premiers à se charger du gril.
La publicité véhicule-t-elle également ce message?
Bien sûr, et en Suisse on est gâté. Je pense à une pub de Migros où l'on voit les mains d'un homme porter un plateau de viande crue. L'image est accompagnée par ce texte: «Lorsque les hommes portent du rose». Le message est clair: on rejette tout ce qui est féminin, donc le rose, sauf quand c'est de la viande saignante.
Ce lien semble donc profondément ancré dans la culture de masse. Peut-on déduire qu'il est désormais inconscient chez beaucoup de personnes?
Bien sûr. Il ne faut pas oublier que le régime alimentaire par défaut implique de manger de la viande. Si c'est ce qu'on a toujours connu, on ne va pas forcément faire le lien. Je connais des hommes très progressistes qui ne l'ont jamais fait, par exemple.
Dans votre livre, vous allez plus loin et vous associez consommation de viande et misogynie. Pourquoi cette analogie?
Mon livre montre que sexisme et carnisme se renforcent mutuellement: dans les deux cas, il s’agit de transformer un être vivant en objet de consommation. Tout comme une vache, un poulet ou un steak, les femmes sont là pour éveiller l’appétit des hommes et être consommées. Aux Etats-Unis, on a, par exemple, inventé la journée du steak et de la pipe, qui est une parodie de la Saint-Valentin. Sans parler des innombrables publicités qui sexualisent la viande. Ce lien a d'ailleurs été confirmé par un sondage représentatif mené en 2022 en France.
Quelles sont ses conclusions?
Le sondage a démontré qu'un régime alimentaire hypercarné va souvent de pair avec une vision ultraconservatrice de la place de la femme dans la société. L'auteur de l'enquête était surpris et effaré par ce résultat, mais je trouve que le lien saute aux yeux. Il suffit d'analyser les médias, la littérature, la pop culture ou la publicité. Les exemples sont infinis.
Pouvez-vous en citer quelques-uns?
Andrew Tate, influenceur masculiniste inculpé de viol et de trafic d’êtres humains, est un adepte du «carnivore diet», un régime qui prône la consommation de viande à l'exclusion de tout autre aliment. On peut également penser à Armie Hammer, dont les fantasmes cannibales ont récemment fait les gros titres, ainsi qu'à Donald Trump, qui traite les femmes de «grosses truies», de «chiennes» ou «d'animaux dégueulasses».
Patrick Poivre d'Arvor compare l'une de ses conquêtes à un homard, «qu'il faut prendre pouce et index derrière les pinces». Benoît Jacquot parle des femmes comme des génisses, Gérard Depardieu les compare à des juments. On peut également citer cette fameuse métaphore équestre «A nos chevaux, à nos femmes et à ceux qui les montent».
Il existe pourtant des insultes basées sur des animaux destinées aux hommes...
Oui, mais il est intéressant de remarquer que la plupart des insultes adressées aux femmes n'ont pas de version masculine équivalente. Grue, morue, bécasse, caille ou baleine en sont des exemples. Et, lorsqu'une version masculine existe, celle-ci est souvent beaucoup plus positive:
On retrouve des parallèles à tous les niveaux, une fois qu'on commence à chercher. J'ai été moi-même étonnée de découvrir à quel point cela est ancré dans toutes les couches de la société.
Si la viande peut-être liée à la masculinité, celle-ci n'est pas toujours misogyne. Où met-on le curseur?
C'est difficile à dire. Manger de la viande ne fait évidemment pas d'un homme un misogyne. Je connais beaucoup de carnivores qui ne sont pas du tout misogynes, tout comme des végétariens qui le sont – c'est important de le souligner. Un régime végétarien n’immunise pas contre la misogynie, hélas. En revanche, il y a de fortes probabilités pour qu’un gros viandard soit aussi un gros misogyne, parce que la culture autour de la viande est profondément ancrée dans un imaginaire patriarcal et machiste.
Les questions climatiques et la vague #metoo ont été très médiatisées ces dernières années, avant de s'essouffler partiellement en faveur d'autres sujets. Cette visibilisation a-t-elle contribué à faire changer les mentalités, selon vous?
La situation est très ambivalente. D'un côté, il y a eu une libération incroyable de la parole. Je pense que le regard de la société a vraiment changé, du moins sur certaines thématiques. Beaucoup de sujets dont on ne parlait pas sont aujourd'hui débattus publiquement.
Je ne suis pas très optimiste. Il y a une prise de conscience, mais elle est restée cantonnée à des milieux assez restreints.
