Procureur déchu en Turquie, voici sa nouvelle vie en Suisse
En Turquie, nous menions une vie tout à fait normale. Ma femme et moi avions tous les deux un bon travail, un petit garçon et des projets d'avenir. Mais après la tentative de coup d'Etat du 15 juillet 2016, notre vie a basculé. De nombreuses personnes ont fait l'objet d'enquêtes, ont perdu leur emploi ou ont été arrêtées. Nos noms se sont également retrouvés sur des listes et, du jour au lendemain, nous sommes devenus suspects. Nous avons tous les deux été emprisonnés. Notre fils a lui aussi passé quelque temps en prison avec sa mère.
Par la suite, un nouveau mandat d'arrêt a été lancé contre moi. Nous avons alors dû prendre une décision que nous n'aurions jamais voulu prendre: quitter notre pays. Nous avons fui par la Grèce avant de rejoindre la Suisse. Tout au long de ce périple, c'est pour notre fils que je me faisais le plus de souci.
Un peu d'humanité sur le chemin de l'exil
Je me souviens particulièrement d'une nuit en Grèce. Il faisait très froid, notre fils était épuisé et s'était endormi sur mes genoux. Un homme d'un village voisin nous a apporté du thé chaud et des biscuits. C'était un geste tout simple, mais qui a énormément compté pour nous à cet instant. Aujourd'hui encore, ce souvenir me rappelle qu'un peu d'humanité peut faire toute la différence dans les moments difficiles.
Nous sommes arrivés en Suisse en 2019. Nous avons d'abord séjourné au Centre fédéral d'asile de Boudry (NE), avant d'être transférés en Suisse alémanique. Aujourd'hui, nous vivons dans la région de Bâle.
Etre déraciné, ce n'est pas seulement devoir quitter son pays. C'est perdre du jour au lendemain tout ce qui semblait aller de soi: son métier, sa place dans la société, ses amis, sa langue, ses repères et une grande partie de son quotidien. Mais j'ai aussi appris qu'on ne repart jamais vraiment de zéro.
On emporte avec soi son expérience, ses compétences, ses valeurs et sa personnalité. Pour moi, reconstruire ma vie en Suisse s'est donc fait étape par étape: apprendre la langue, faire de nouvelles rencontres, décrocher mes premiers emplois, comprendre le fonctionnement du système suisse et, peu à peu, reprendre confiance en l'avenir.
Mes origines font partie intégrante de mon identité et je tiens à les préserver. À la maison, nous parlons turc, nous perpétuons nos traditions familiales et culturelles, nous cuisinons des plats turcs et nous gardons le contact avec nos proches et nos amis. Mais la Suisse occupe elle aussi désormais une place importante dans notre vie. Notre fils a aujourd'hui 14 ans. Quand nous sommes arrivés en Suisse, il est entré en première année d'école primaire.
Pour moi, s'intégrer ne signifie pas renoncer à ses origines. Il s'agit plutôt d'apprendre de nouvelles choses, de trouver sa place dans la société, sans pour autant devoir renier son histoire ni son identité.
Ma formation juridique ne m'a pas permis de reprendre directement mon métier en Suisse. En Turquie, j'avais été procureur pendant sept ans. J'ai d'abord essayé de suivre des cours de droit à l'Université de Bâle en auditeur libre. Mais à l'époque, mon allemand correspondait à peu près au niveau B1 et j'ai vite constaté à quel point le vocabulaire juridique était difficile à maîtriser.
«Accepter, ce n'est pas se résigner»
J'ai fini par comprendre que mon parcours professionnel en Suisse serait probablement très différent de celui que j'avais connu en Turquie. Mais pour moi, accepter cette réalité ne signifiait pas me résigner. La question était plutôt de savoir comment mettre à profit mon expérience dans ce nouveau contexte.
J'ai reconstruit ma vie professionnelle petit à petit. Au début, je distribuais des prospectus quelques heures par semaine. J'ai ensuite travaillé dans le secteur de la numérisation, avant de trouver un poste d'encadrant au Centre fédéral d'asile de Bâle. En parallèle, j'ai suivi une formation qui m'a permis d'obtenir le brevet fédéral de spécialiste de la migration. Aujourd'hui, je travaille comme conseiller social et gestionnaire de dossiers auprès des réfugiés et des requérants d'asile.
De mon ancien métier de procureur, j'ai surtout conservé des compétences qui me sont très utiles aujourd'hui: la capacité de raisonner de manière structurée, de travailler avec rigueur et d'analyser des situations complexes. Dans mes anciennes fonctions, je devais vérifier une multitude d'informations, examiner des dossiers, comparer différentes déclarations et motiver mes décisions de façon claire et compréhensible.
Aujourd'hui encore, pour gérer mes dossiers, je dois travailler avec méthode et concilier les exigences légales, les situations personnelles et les intérêts parfois divergents. Mais mon rôle est évidemment très différent de celui d'un procureur. Désormais, mon travail consiste avant tout à conseiller, accompagner et soutenir les personnes dont je m'occupe.
Ma femme, qui était juge en Turquie, a elle aussi changé de voie professionnelle. Aujourd'hui, elle est conseillère juridique indépendante et dirige sa propre entreprise.
Surmonter la barrière de la langue
A notre arrivée en Suisse, la barrière de la langue a été l'une de nos principales difficultés. Je me souviens très bien de mon premier cours d'allemand. Notre enseignante était très patiente. Quand nous ne comprenions pas quelque chose, elle s'exprimait par gestes ou s'aidait d'images et de dessins pour nous l'expliquer. Par la suite, j'ai rencontré plusieurs personnes avec qui j'avais régulièrement l'occasion de parler allemand. Ces échanges m'ont été presque aussi précieux que les cours.
Pour moi, apprendre une langue, c'est bien plus que maîtriser la grammaire. C'est pouvoir communiquer, gagner en autonomie et trouver sa place dans la société. Mais il ne suffit pas de connaître une langue, il faut aussi avoir l'occasion de la pratiquer, de nouer des liens et de participer à la vie sociale.
Bien sûr, j'ai moi aussi été confronté à des préjugés. Souvent, on ne voit d'abord en vous qu'un «réfugié», sans chercher à connaître votre histoire, votre formation, votre personnalité ou vos compétences. Mais nous avons aussi rencontré beaucoup de gens qui nous ont accueillis à bras ouverts et nous ont soutenus. Ces rencontres ont énormément compté pour moi.
Avec le temps, j'ai appris à ne pas me laisser décourager par les portes qui se fermaient devant moi. Quand l'une d'elles restait close, j'essayais d'en trouver une autre. Et parfois, quelqu'un était là pour m'aider à l'ouvrir.
«En Suisse aussi, certaines choses restent difficiles»
Ce que j'apprécie avant tout en Suisse, c'est la stabilité, la sécurité et la possibilité de faire des projets à long terme. Après des années d'incertitude, il était essentiel pour notre famille de retrouver un endroit où reconstruire notre vie. J'apprécie aussi le respect de l'Etat de droit, la possibilité de participer à la vie de la société et bien des choses du quotidien: la nature, le calme et les transports publics qui fonctionnent bien.
Mais certaines choses restent difficiles. On ne retrouve pas du jour au lendemain tout ce qu'on a laissé derrière soi. Aujourd'hui encore, je ressens les conséquences de cette rupture dans ma carrière, l'éloignement de mes proches restés au pays et le sentiment de vivre entre deux mondes. La langue aussi me pose parfois problème, surtout le suisse allemand, qui me donne du fil à retordre.
Pour les nouveaux arrivants, il n'est pas toujours facile non plus de s'y retrouver dans les différences entre cantons. Il faut apprendre à connaître le système fédéral et comprendre pourquoi les règles ne sont pas partout les mêmes. Faire reconnaître ses diplômes et ses qualifications professionnelles peut aussi être compliqué. Mais à mes yeux, cela fait partie des choses qu'il faut apprendre lorsqu'on s'installe dans un nouveau pays.
Je pense que l'intégration est une démarche qui va dans les deux sens. Les réfugiés doivent faire preuve d'initiative et être prêts à s'adapter à leur nouvel environnement. Mais la société qui les accueille doit aussi faire preuve d'ouverture, leur accorder sa confiance et leur donner de réelles possibilités de s'intégrer. J'aimerais que les réfugiés puissent apprendre la langue, nouer des contacts, travailler et prendre des responsabilités le plus tôt possible.
Pendant deux ans, je me suis engagé auprès du Parlement des réfugiés. Aujourd'hui encore, les questions liées à l'asile, à la migration et à l'intégration occupent une grande place dans mon travail, mais pas seulement.
Je tiens à ce qu'on ne se contente pas de parler des réfugiés, mais qu'on leur donne aussi la parole. Les personnes qui ont vécu l'exil ont un vécu, des connaissances, des compétences et des idées à partager. Elles ne doivent pas simplement subir les décisions qui les concernent, elles doivent pouvoir y prendre part. (trad.: mrs)
