Suisse
Société

L'addiction au trading grimpe en Suisse: un expert conseille

Les accros au trading sont surtout des hommes, souvent bien formés et jouissant d'un statut socio-économique confortable.
Les accros au trading sont surtout des hommes, souvent bien formés et jouissant d'un statut socio-économique confortable.Image: shutterstock

«Gagner de l’argent à long terme en tradant, c'est presque impossible»

L’addiction au trading est en hausse en Suisse. Comment la reconnaître et comment s’en sortir? Domenic Schnoz, responsable du Centre pour l’addiction au jeu de la fondation Radix, nous explique tout.
18.10.2026, 18:5518.10.2026, 18:55
Patrick Toggweiler

Monsieur Schnoz, le trading en bourse est devenu une véritable activité populaire, presque une drogue. Votre centre accompagne des personnes souffrant d’addiction aux jeux d’argent, et donc aussi des personnes dépendantes au trading. Le problème prend-il de l’ampleur?
Domenic Schnoz:
Nous constatons depuis cinq ou six ans une nette augmentation du nombre de personnes qui présentent un problème de jeu d’argent lié au trading. D’un point de vue thérapeutique et psychologique, les mécanismes à l’œuvre chez les personnes dépendantes au trading sont comparables à ceux que l’on retrouve chez les personnes souffrant d’une addiction classique aux jeux d’argent, comme la roulette, les machines à sous, le poker, etc.

Le problème s’est-il déplacé?
Non, je ne dirais pas cela. Nous constatons une augmentation générale, et le trading vient s’y ajouter.

Pouvez-vous donner des chiffres?
Addiction Suisse a réalisé une étude il y a quelques années. Elle montre que la proportion de personnes présentant un profil à risque a presque triplé entre 2018 et 2022.

Domenic Schnoz dirige le Centre pour la dépendance au jeu et autres addictions comportementales au sein de la Fondation suisse pour la santé Radix.
Domenic Schnoz dirige le Centre pour la dépendance au jeu et autres addictions comportementales au sein de la Fondation suisse pour la santé Radix.Image: radix.ch

De quel type de personnes parle-t-on? Principalement de jeunes hommes?
Il y a des femmes, mais nous recevons pratiquement uniquement des hommes. Le spectre va de l’apprenti de 19 ans au quinquagénaire aisé, qui travaille parfois même dans le secteur financier et possède un diplôme en économie. Il s’agit donc aussi de personnes qui bénéficient d’une situation socio-économique confortable. Si je me risque à une estimation:

«Les cas sont même plus fréquents chez les personnes bien formées qui, financièrement, devraient être à l’aise»

Elles donnent l’image d’une vie épanouie: belle villa, excellent emploi dans une banque… mais ont aussi des dettes considérables. Lorsque cette image commence à se fissurer, cela devient un problème. Mais il y a également de jeunes personnes qui n’ont pas énormément d’argent et qui développent un problème de trading.

Vous avez mentionné les dettes. De quels montants parle-t-on?
Cela peut rapidement atteindre des centaines de milliers de francs.

Comment est-ce possible?
Différents produits financiers permettent d’investir de l’argent qui ne nous appartient pas. Si on y ajoute des produits à effet de levier, on peut très rapidement se retrouver avec des dettes énormes. En règle générale, les personnes dépendantes au trading sont davantage endettées que les personnes souffrant d’une addiction classique aux jeux d’argent. Et il existe encore d’autres différences.

Lesquelles?
L’une d’elles est l’illusion de contrôle. Avec des jeux d’argent comme la roulette, tout le monde sait que le casino finit par gagner sur le long terme.

«Dans le trading, on a l’impression qu’une bonne stratégie ou l’acquisition de connaissances permettent de réussir à long terme. C'est faux»

Sur les réseaux sociaux, une autre réalité domine. On y trouve une multitude de «success stories» de traders, de conseils pour réussir, de stratégies…
Avant d’aborder ce point, je voudrais ajouter quelque chose: il faut faire une distinction très claire. Toute personne qui investit de l’argent en bourse n’est pas dépendante ou à risque de dépendance. Lorsque nous parlons de traders dépendants, nous parlons toujours de «day traders», qui spéculent sur des variations de cours à très court terme. Concernant les «success stories» que vous évoquez, le problème porte un nom: le biais du survivant.

«Nous n’entendons parler que des gagnants, ou de ceux qui prétendent avoir trouvé le système permettant de devenir riche»

Mais si le système de ces «experts financiers» est si efficace, pourquoi ont-ils encore besoin de le vendre sur Internet? Les études montrent par ailleurs que même les grands «hedge funds» professionnels ne parviennent presque jamais à battre les indices boursiers sur le long terme.

C’est comme lors de la ruée vers l’or, où ce sont surtout les vendeurs de pelles qui se sont enrichis?
Il y a de ça, oui. Les plateformes de trading gagnent de l’argent sur chaque transaction grâce aux commissions. Elles incitent donc leurs utilisateurs à trader au moyen de notifications et alimentent la «fomo», c'est-à-dire la peur de louper une opportunité.

«Tout comme les influenceurs spécialisés dans la finance, elles contribuent à entretenir l’illusion que les petits investisseurs peuvent gagner de l’argent sur le long terme»

A cela s’ajoute le fait que de nombreuses applications de trading reprennent des mécanismes inspirés des jeux vidéo, avec notamment des progressions de niveau. Cela peut encore inciter à effectuer le plus grand nombre possible de transactions.

J’imagine que le passage à l’addiction est progressif. Comment savoir que l'on s’aventure dans une zone dangereuse?
Il existe des critères scientifiques pour diagnostiquer une addiction aux jeux d’argent.

«Il y a trois symptômes principaux: la perte de contrôle, les conséquences négatives et la place excessive que cette activité prend dans la vie»

Il y a perte de contrôle lorsqu'on ne maîtrise plus combien d’argent on investit, à quelle fréquence on trade ou à quels moments on le fait. Lorsqu'on s'éclipse aux toilettes pendant une fête de famille ou durant les heures de travail pour trader. Ou lorsque, plutôt que de passer du temps avec ses amis, on préfère rester à la maison pour étudier les cours de bourse.

«Les conséquences négatives peuvent être, par exemple, les dettes; mais pas seulement, loin de là»

L'entourage social qui commence progressivement à prendre ses distances à cause de notre comportement, la relation de couple qui devient source de tensions ou des problèmes qui apparaissent au travail, ce sont également des conséquences négatives. La place excessive dans la vie apparaît lorsque le trading prend de plus en plus de place: dans la tête, dans le quotidien, dans la vie. Lorsque d’autres choses qui étaient auparavant importantes passent au second plan. Lorsqu'au moins deux de ces trois facteurs sont réunis, on peut considérer qu’un problème d’addiction s’est installé.

Comment repérer une addiction chez des proches?
A l’aide des trois symptômes que je viens de citer. Il est important de savoir qu’en tant que proche, on peut soi-même s’adresser à un service de conseil en matière d’addiction. Beaucoup de gens l’ignorent. Ces services ne sont pas uniquement destinés aux personnes concernées directement, mais aussi à leur entourage.

Quelle est la meilleure manière d’aborder un éventuel problème d’addiction?
Il est très important de ne pas formuler de reproches et de ne pas lancer des accusations fondées sur de simples suppositions. Plutôt que de dire: «Tu es complètement accro!», mieux vaut dire: «Dis, j’ai remarqué que le cours de la bourse prend une sacrée importance pour toi. Je m’inquiète, je me suis renseigné. Il existe effectivement des addictions qui peuvent se développer de cette manière. Qu’est-ce que tu en penses?»

«Ce qui est important, c'est de rester dans le dialogue, maintenir le lien»

Les accusations sont une manière de confronter l’autre et cela ne mène à rien. En revanche, lorsqu'une personne concernée constate que quelqu’un s’inquiète pour elle, cela a un effet plutôt positif.

Cette stratégie qui consiste à éviter la confrontation vaut-elle aussi pour d’autres addictions? Par exemple, pour l’addiction au smartphone chez les enfants?
Oui. La confrontation ne favorise pas le dialogue. La chose la plus importante que l’on puisse faire pour prévenir les problèmes de santé, c’est de rester en relation. Vraiment. C’est un facteur de protection extrêmement puissant. Tant que je reste en lien avec mon enfant et que je lui fais comprendre: «Hé, je suis là, tu peux toujours me parler, je suis prêt à t’aider, à m’intéresser à ce qui te préoccupe et à ne pas te juger pour cela», alors tout va bien.

Comment devient-on accro au trading? Progressivement, rapidement, insidieusement?
Cela varie énormément. Cela peut aller très vite ou se développer progressivement. Souvent, tout commence par un gain. Celui-ci provoque un énorme «kick» dans le cerveau. Le désir de gagner beaucoup d’argent est légitime, et, avec le trading, à part le risque, il n’y a pas grand-chose à investir. L’air du temps va également dans ce sens.

«J’ai l’impression que le consensus social veut qu’avec un travail honnête, on arrive tout juste à survivre»

Et le désir de devenir riche est vieux comme le monde.

Mais le contexte est différent. Pour beaucoup de gens, le rêve de devenir propriétaire est désormais hors de portée. Dans les années 80, c’était différent.
C’est vrai. Beaucoup de jeunes ont le sentiment de vivre moins bien que la génération précédente. Mais c’est plutôt une question sociologique et ce n’est pas mon domaine de spécialité. Je peux tout à fait imaginer que cela alimente le problème. Mais j’accorderais davantage de poids à l’accessibilité du trading.

«Pour beaucoup de personnes, ce n’est que depuis la numérisation qu’il est possible de pratiquer le day trading»

Avant, il fallait encore téléphoner à sa banque pour chaque transaction. Aujourd’hui, il existe des applications gratuites, avec des comptes gratuits et même des cours gratuits, qui donnent l’impression de se former au trading. Encore une fois: je pense qu’il est important de comprendre que le principal objectif de ces plateformes est de gagner de l’argent. Et elles en gagnent à chaque transaction que j’effectue, que je gagne ou que je perde. Et comme je l’ai dit:

«Gagner réellement de l’argent à long terme en tradant, c'est pratiquement impossible»

Ce serait donc votre message principal? N’essayez même pas? C’est de l’argent jeté par les fenêtres?
Absolument. D’un point de vue mathématique et statistique:

«Il est extrêmement improbable de gagner de l’argent à long terme avec le day trading. Le risque de développer une addiction est bien plus élevé. C’est la réalité»

Quelles sont les chances de guérison?
Les chances de sortir d’une addiction aux jeux d’argent avec une aide professionnelle sont très élevées. Nous obtenons réellement de très bons résultats, y compris sur le long terme. Il faut toutefois aussi préciser que les rechutes font partie du processus et de la thérapie.

J’imagine tout de même que la thérapie doit être difficile. Le désir de gagner de l’argent reste présent, la société nous le martèle constamment.
Cela fait partie de la thérapie. L’argent est très attrayant. Il nous permet d’avoir accès à de nombreuses choses, expériences et libertés. Avec de l’argent, je ne suis pas obligé d’exercer un métier qui ne me rend pas heureux, par exemple. Cela peut évidemment renforcer encore ce besoin. Une partie de la thérapie consiste donc à faire un «reframing», c’est-à-dire à changer de perspective: qu’est-ce que je veux réellement dans la vie? Qu’est-ce qui me rend heureux? Est-ce vraiment l’argent? Ou est-ce plutôt des choses que l’on peut également avoir avec un revenu normal?

«L’expérience montre qu’il est beaucoup plus facile de sortir d’une addiction au trading lorsqu’on demande une aide professionnelle»

Et le plus tôt on commence, le mieux c'est. Une addiction bien installée peut tout de même être soignée, mais plus tôt on réfléchit à son comportement avec un professionnel, plus il est facile d’en sortir et de limiter les dégâts.

J’aimerais revenir sur cette notion de «reframing». Elle pourrait être utile dans de nombreux autres domaines, même pour des personnes qui n’ont pas de comportement addictif. Comment cela fonctionne-t-il?
Il s’agit de se demander: comment est-ce que je veux évoluer? Qui est-ce que je veux être? Prenons un autre exemple, en dehors des problèmes liés au trading. Est-ce que je veux être quelqu’un qui passe ses soirées sur le canapé à regarder Netflix en mangeant un paquet de chips? Ou quelqu’un qui sort faire un jogging le soir? Mon premier réflexe me pousse à m’installer sur le canapé et à attraper le paquet de chips. Mais je peux dépasser cette impulsion. Au lieu de saisir les chips, je peux sortir mes chaussures de course.

Les chips ou les chaussures de course… Cela demande tout de même beaucoup de volonté.
Au début, oui. Mais si je le fais pendant un certain temps, cela devient une routine. Notre cerveau fonctionne ainsi:

«Après un certain temps, une action devient presque automatique parce qu'on a conditionné nos circuits neurologiques. On peut imaginer le cerveau comme une jungle»

Au début, tracer un nouveau chemin est difficile. Il faut se frayer un passage à la machette. Mais plus je parcours ensuite ce chemin, plus il devient facile à emprunter. Cela vaut pour les mauvaises habitudes. Mais on peut aussi utiliser ce mécanisme pour développer de bonnes habitudes.

Combien de temps dure la phase la plus difficile?
Souvent, cela dure entre quatre et huit semaines. C’est le temps dont le cerveau a besoin pour commencer à transformer une nouvelle habitude en routine.

Je trouve cela plutôt rassurant; ce n’est pas si long. Quatre à huit semaines, c’est supportable.
Notre cerveau est extrêmement malléable… Ce qui est peut-être encore intéressant d’un point de vue biopsychologique, c’est que la partie qui contrôle les impulsions, autrement dit le cerveau rationnel, le cortex préfrontal, est la dernière à se développer complètement.

«C’est pourquoi les adolescents et jeunes adultes sont bien plus exposés au risque d’addiction, car leur cerveau n’est pas encore totalement développé»

Cela dure aussi longtemps?
Le développement peut se poursuivre jusqu’à l’âge de 25 ans.

Dans ce cas, pour moi, c’est fichu. Comment puis-je favoriser le développement du cortex préfrontal chez mes enfants?
Cette partie du cerveau me semble particulièrement importante à notre époque. Il faut simplement faire preuve de patience et essayer d’accompagner les enfants de manière à ce qu’ils traversent cette période sensible sans subir de dommages importants.

Je ne suis pas totalement convaincu. Il existe sûrement des stratégies pour entraîner le contrôle des impulsions.
Il existe effectivement des exercices, par exemple la méditation. Mais l’activité physique régulière, la pratique de la musique ou encore les exercices de pleine conscience peuvent également renforcer le contrôle des impulsions. On peut aussi s’habituer à attendre une ou deux semaines avant de passer une commande. Rien que le fait d’en prendre conscience est déjà utile. Il faut comprendre que nous sommes constamment traversés par des impulsions qui nous poussent à agir. On peut aussi choisir de les repousser, ce qui aide à prendre du recul.

«La difficulté, c’est que nous vivons dans un monde conçu pour nous permettre de céder immédiatement à presque toutes nos impulsions»

Nous pouvons faire des achats à n’importe quelle heure, trader, nous distraire, regarder du porno… Cela peut engendrer des addictions, mais cela offre aussi des possibilités. On peut décider de devenir un grand lecteur, ou une joggeuse. Nous sommes plus malléables que nous ne le pensons. L’objectif doit être de tracer nos propres chemins plutôt que d’emprunter les raccourcis déjà balisés.

Adapté de l'allemand par Tanja Maeder

Ces inventions «révolutionnaires» déjà vintage
1 / 9
Ces inventions «révolutionnaires» déjà vintage
source: shutterstock
partager sur Facebookpartager sur X
Des lycées s'embrasent dans toute la France
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Ce vin valaisan est un fraudeur
Un nouveau cas de vin suspect a été révélé en Valais. La vente de ce breuvage labellisé sous l'appellation AOC Valais a été interdite.
Un nouveau vin à l'Appellation d'origine contrôlée (AOC) suspect a été repéré en Valais par le Service de la consommation et affaires vétérinaires (Scav) lors de ses contrôles en 2025, après deux cas similaires découverts en 2024. Le vin en question a été interdit de vente sous la dénomination AOC Valais.
L’article