La canicule frappe Genève: «La préoccupation première, c’est la survie»
Il est 7h45 à Genève, l’air est encore respirable, mais les heures sont comptées. A la mi-journée, le thermomètre grimpera jusqu’à 33°C, la nouvelle normalité de cet été rythmé par une succession de canicules. Dans le quartier de Vermont, une grappe d’hommes patiente déjà sur les marches de cette maison blanche aux volets verts, des sacs Denner ou Migros chiffonnés contenant leurs affaires. Pour certains, leur vie.
Ici, au Point d’Eau, lieu géré par la fondation Carrefour-Rue & Coulou, les personnes en situation de précarité viennent chercher quelques minutes de répit. Ce lieu d’hygiène et de soins abrite sept douches aux carrelages rouges, baptisées du nom de personnages réels ou de fiction suisses. Heidi, Ella Maillart, Jean-Luc Godard ou encore le dessinateur Zep. Il compte aussi des machines à laver et deux salles à l’étage réservées aux soins dentaires ou médicaux.
A l’accueil, le ventilateur tourne déjà à plein régime. Ariella, la stagiaire, distribue les tickets qui donnent accès aux douches, à des serviettes propres et à du savon. Une quarantaine de personnes y défilent chaque jour, en majorité des hommes.
Si la canicule accable tout le monde, les sans-abri la subissent de plein fouet. Leur quotidien se transforme en fuite perpétuelle devant la chaleur. Certains se faufilent discrètement dans les allées climatisées des centres commerciaux ou à l’aéroport, d’autres écument les parcs ou les rives du lac en quête de trop rares îlots de fraîcheur.
En quête de clim'
Ken, lui, passe ses après-midis aux Hôpitaux universitaires de Genève. «Je profite de la clim’ et du wifi pour faire des recherches d’emploi. On dirait pas que je suis à la rue, hein? Je fais propre sur moi», claironne ce Français en montrant ses Nike récupérées dans une association. Le jeune homme dit travailler comme saisonnier en Valais, où une nouvelle saison devrait débuter en octobre. Là, il aura un logement. En attendant, il dort dans les parcs et stocke ses affaires dans un box.
Sauf que la chaleur ne disparaît pas avec le soleil. Pour ceux qui dorment dehors, les nuits peuvent être particulièrement éprouvantes. Valérie Spagna, directrice de la fondation tient à balayer les idées reçues.
Dormir dans l’espace public implique de trouver un endroit où se sentir suffisamment en sécurité pour fermer les yeux sans craindre une agression, un vol ou d’être délogé. «Beaucoup de gens ne dorment pas la nuit. Ils restent en mouvement et se reposent plutôt pendant la journée, lorsqu’il y a davantage de monde autour d’eux», précise-t-elle.
A ce stress permanent s’ajoutent les effets de la chaleur sur l’organisme. Déshydratation, fatigue, problèmes dermatologiques: lorsqu’on vit dehors ou dans un logement très précaire, les gestes les plus élémentaires deviennent compliqués. Se doucher. Laver ses vêtements. Changer de chaussettes, enlever ses chaussures. Boire suffisamment. Manger au moins un repas par jour.
Se laver ou manger
Pour Marco*, cette matinée se résume à un dilemme: se laver ou se nourrir. «Si je viens ici le matin pour me doucher, je n’arrive pas ensuite à rejoindre une autre association à temps pour pouvoir manger. Il y a de plus en plus de monde, des files d’attente partout.» Il dit avoir renoncé à appeler la centrale téléphonique pour les hébergements d’urgence. «Je n’essaie même plus. C’est toujours occupé, il n’y a jamais de place. Je préfère dormir dehors, même si c’est dangereux», déplore-t-il.
La succession des canicules ne fait, selon Valérie Spagna, que rendre plus visible un problème qui ne connaît pas de saison.
Au Caré, 200 à 250 personnes par jour
A 11h30, au Caré, structure située aux Acacias, à quelques pas de Carouge, on étouffe déjà. Au bas des escaliers qui mènent à ces locaux coincés en rez-inférieur, une ardoise affiche le menu du jour: ragoût de bœuf, spaghetti et ratatouille. Entre 200 et 250 personnes par jour – des hommes en majorité, quelques femmes et parfois des familles – se pressent pour accéder à des repas, des douches ou des activités en extérieur. «Mais avec la canicule, on a dû lever le pied sur les sorties à la campagne ou les matchs de foot», reconnaît Samir Kadoum, directeur de cette structure d’accueil.
Ici, pas question de démarches complexes. Le lieu fonctionne à bas seuil, avec une priorité: répondre à l’urgence. Il poursuit:
Johann, lui, vit dans la rue depuis neuf ans. Grand barbu à la chevelure ébouriffée, le quadragénaire ne supporte pas la chaleur. «Déjà, il faut trouver des fontaines qui fonctionnent. Il n’y a pas d’endroit où on peut se poser pour se reposer à l’ombre. Quand on est sans-abri, on ne dort pas comme il faut. Avec la chaleur, c’est deux fois pire. La nuit dernière, j’ai été réveillé par l’arrosage automatique d’un parc qui s’est enclenché à 2h du matin.»
Il raconte son quotidien comme une succession de décisions dictées par la précarité: choisir où manger, où dormir, où passer les heures qui séparent les deux. Et lorsque le sommeil manque, tout le reste se dérègle.
Le Caré est l’une des rares structures à rester ouverte durant tout l’été. Une particularité qui pèse sur sa fréquentation lorsque d’autres lieux ferment temporairement leurs portes. Dans cette grande salle où les travailleurs sociaux accompagnent des centaines de personnes, la chaleur devient éprouvante pour les bénéficiaires comme pour les équipes.
Samir Kadoum a donc pris une décision à contrecœur: pendant les épisodes de canicule, le Caré ferme à 15h30, une demi-heure plus tôt. «Ce n'est pas idéal, car les bénéficiaires doivent quitter les lieux un peu plus tôt, mais il s'agit avant tout d'une mesure de protection pour les équipes.»
Crack et chaleur: un cocktail explosif
Il est 14h30. Six agents de police longent le Quai 9, espace d’accueil pour consommateurs de drogues, situé à quelques mètres de la gare Cornavin. La situation vient de dégénérer à l’arrière de ce grand bloc vert Granny Smith délavé et de sa nouvelle extension dévolue à la consommation de crack.
Sous un abri de fortune – un conteneur dont il ne subsiste que le toit et l’armature –, des matelas souillés jonchent le sol. Des pigeons se disputent des restes de nourriture à côté d’un urinoir mobile. Quelques personnes sont allongées à même le bitume brûlant. Des scènes de précarité extrême que les passants observent quotidiennement.
Dans l’enceinte, gérée par l’association Première Ligne, l’ambiance est plus paisible. Un calme qui ne tient qu’à un fil: avec la chaleur, les consommations et la fatigue accumulée, l’atmosphère peut rapidement redevenir électrique. «Les tensions sont généralement plus importantes en été qu’en hiver», constate Jean-Julien Rappo, responsable du Sleep-in. «Ici, une partie du public cumule vie à la rue, consommation de crack, polyconsommation et alcool. La chaleur vient rajouter un élément parmi tous les autres.»
Vincent, dont le visage est creusé par des années de consommation d’héroïne, de Dormicum et de crack, est formel: «Les gens sont plus nerveux durant l’été. La chaleur leur tape sur le système. Ils boivent plus d’alcool. Les après-midis, c’est toujours le même cirque, il y a des bagarres. Encore hier soir, la police est intervenue, il y a eu des coups de couteau à l’extérieur de l’enceinte.»
L’équipe du Quai 9 s’efforce néanmoins de maintenir le calme à l’intérieur. «On fait tout pour pacifier ce lieu», explique le responsable. Un espace où les usagers viennent aussi «pour être protégés de la rue, pour pouvoir consommer de manière protégée» et tenter de maintenir un lien avec les travailleurs sociaux et les soignants.
Ces dernières années, le crack a pris une place croissante parmi les consommations observées au Quai 9. Jean-Julien Rappo tient toutefois à déconstruire une idée tenace: «Dans l’imaginaire collectif, le crack rend les gens violents. Non, le crack, c’est de la cocaïne, simplement consommée d’une autre manière.»
De la cocaïne «basée», c’est-à-dire mélangée avec du bicarbonate de soude qu’on fait chauffer dans une cuillère avec un briquet. Le produit se cristallise et devient ainsi fumable. Les montées sont rapides, l’effet dure moins d’une dizaine de minutes et les descentes sont très fortes. Ce caractère bref rend la consommation particulièrement compulsive. Certains usagers peuvent rester éveillés durant des jours et oublient parfois jusqu’aux besoins les plus élémentaires: boire, manger, se reposer.
Pour Jean-Julien Rappo, ce n’est donc pas le crack seul qui peut faire déraper les situations, mais l’accumulation: manque de sommeil, précarité, polyconsommation et, par-dessus tout cela, la chaleur.
Dans la cour du Quai 9 cernée de palissades, l’équipe lutte contre la chaleur avec les moyens du bord. Quelques plantes ont été disposées, des brumisateurs de fortune installés et de l’eau est disponible toute la journée. Le «bar à crack» sera bientôt converti en buvette. Un robinet extérieur permet également de boire à toute heure, que l’on fréquente ou non la structure.
«La consommation est un travail à plein temps»
Les travailleurs sociaux répètent inlassablement les mêmes recommandations: «Bois. Assieds-toi un moment. Installe-toi dans la cour. Mets-toi à l’ombre.» Mais pour certains, s’arrêter n’est tout simplement pas une priorité. «Leur préoccupation première, c’est la survie: manger, trouver de l’argent, pouvoir financer leur consommation. Ce n’est pas de se mettre au frais, résume Jean-Julien Rappo. La consommation est un travail à plein temps.»
A quelques mètres de la cour aménagée, certaines personnes restent pourtant couchées dehors, parfois en plein soleil. Pourquoi ne viennent-elles pas chercher un peu de répit à l’intérieur? «On n’a pas vraiment de réponse», admet le responsable. Et d’expliquer que le secteur de la gare concentre des publics aux trajectoires très différentes: consommateurs, personnes impliquées dans de petits trafics, jeunes en errance ou simples personnes de passage. «Les raisons sont multiples. En tout cas, ce n’est pas un refus de notre part de les accueillir», ajoute-t-il.
La canicule révèle surtout, aux yeux du responsable du Sleep-In, un angle mort dans la prise en charge du sans-abrisme. «On est toujours beaucoup plus dans l’empathie vis-à-vis des personnes sans domicile fixe en hiver. On se dit: "Il fait froid, mon Dieu, il faut les protéger"' Il y a toujours des plans grand froid, des places supplémentaires. Sauf que, dans mon expérience, on meurt tout autant en été dans la rue qu’en hiver.»
On n’y meurt simplement pas de la même manière. Jean-Julien Rappo évoque les infarctus, les septicémies provoquées par des plaies qui s’infectent, des corps déjà fragilisés que la chaleur met encore davantage à l’épreuve. Combien? Impossible à dire. «Tout ça est très peu documenté. On n’a pas de statistiques officielles aujourd’hui sur les gens qui meurent en lien avec leur situation de grande pauvreté et de grande précarité. Le constat est implacable: «Quand on vit à la rue, on perd 20 à 30 ans d’espérance de vie par rapport à la population générale.»
Ce que répond la Ville de Genève
La centrale téléphonique d’hébergement d'urgence reçoit en moyenne une centaine d’appels par jour et l'ensemble des places disponibles sont attribuées quotidiennement. La Ville explique cette pression par la hausse de la précarité et du coût de la vie, mais aussi par les flux migratoires. Vingt places supplémentaires doivent ouvrir cet automne et 60 autres en 2027, pour atteindre un total de 580.
Concernant les fermetures estivales de certaines associations, la coordination a été renforcée depuis l’an dernier. La Ville souligne toutefois que ces structures restent libres de leur organisation. Lors des canicules, le Service social et la Protection civile effectuent également des tournées dans les rues et les parcs pour distribuer de l’eau et sensibiliser aux risques liés à la chaleur.
Les autorités manquent toutefois de données récentes pour mesurer précisément l’ampleur du phénomène. Le dernier recensement des personnes sans abri remonte à 2021 et leur mortalité n’est pas documentée. Les communes genevoises vont financer une nouvelle étude afin d’évaluer les besoins et de mieux comprendre les mécanismes qui conduisent au sans-abrisme.
