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Les sondages, amis ou ennemis de la démocratie suisse?

Les sondages vampirisent-ils le suffrage démocratique? A dix jours des votations du 28 novembre, watson a posé la question à un sondeur et à un professeur d’université.
22.11.2021, 05:5922.11.2021, 11:46

«Should I Stay or Should I Go», se demandaient les Clash en 1981. En 2021, le citoyen suisse, abstentionniste par intermittence, se pose toujours la question: j’y vais ou j’y vais pas (voter)? Il en aura l’occasion le 28 novembre, ou plus tôt déjà de façon anticipée. Trois objets lui sont soumis: la loi Covid, l’initiative sur les soins infirmiers et une autre sur la justice. Se pourrait-il que les sondages influencent, 1) son choix, 2) sa participation ou non à ce triple scrutin dominical?

Universitaire spécialiste des sondages ou sondeur professionnel, l’avis sur la question est le même: primo, les sondages participent de la vie démocratique d’un pays; deusio, il n’y a pas d’étude scientifique établissant un strict rapport de cause à effet entre sondages et comportement des votants. On s’arrête là? Pas si vite! Si la science ne pose rien de catégorique, l’observation humaine voit des choses.

«Pour les élections et les votations, les sondages peuvent avoir un effet démobilisateur tout autant que mobilisateur», constate Christoph Müller, directeur général de l’institut MIS Trend à Lausanne. Un exemple? A dix jours de la votation sur la loi Covid, le résultat, avec 23 points d’avance pour le «oui», paraît acquis. Voter pour ou voter contre ne changera pas la donne, se convaincront certains.

Cas de figure et hypothèses

Autre cas de figure proposé par Christoph Müller: je voterai «oui» à une initiative un chouïa loufoque ou extrémiste, précisément parce que les sondages m’indiquent qu’elle n’a aucune chance d'être victorieuse. Je m'autorise un frisson sans conséquence.

Le directeur de MIS Trend fournit encore une autre hypothèse. Celle d'une élection où les chances estimées d’un candidat ou d’une candidate sont de 25%: voter pour lui ou pour elle m’apparaîtra moins farfelu que si les intentions de vote ne dépassaient pas 0,5%.

Le vote caché: le sondeur n'aime pas ça

Tout institut de sondage est confronté au «vote caché», celui qui ne s’avoue pas et donc n’apparaît pas, pense-t-on, à tort ou à raison, dans un sondage. Ce problème s’est-il posé avec le référendum contre la loi CO2, refusée de justesse le 13 juin dernier – peut-être parce qu’il pouvait paraître honteux d’annoncer vouloir voter «oui» sur un sujet présenté comme vital à tout point de vue? «D’où l’importance de pondérer les résultats bruts obtenus dans un sondage», rappelle Christoph Müller. Pondérer? Nuancer un résultat brut en le confrontant à de précédents objets de votation sur un même thème, par exemple.

Epineuse est la question de la fiabilité des sondages. Sondeur lui-même pour l’Office fédéral de la statistique, qu’il alimente ainsi en données, Georg Lutz, professeur à l’Institut d’études politiques de l’Université de Lausanne (Unil), rebondit sur la votation portant sur la loi CO2:

«Un sondage sorti des urnes indiquait que le “non” avait été majoritaire parmi les jeunes, à contre-courant de l’idée selon laquelle le changement climatique mobilise la jeunesse. Or, un autre sondage, réalisé par la Chancellerie fédérale avec plus de moyens, montrait l’inverse.»
Georg Lutz, professeur à l'UNIL, directeur de la Fondation suisse pour la recherche en sciences sociales (FORS)

Pour quelques (dizaines de) milliers de francs

Les prix d’un sondage varient: de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers de francs. Le nombre de sondages et celui des instituts d’étude d’opinion se sont multipliés ces dernières années. Le numérique y est pour beaucoup, qui permet de sonder les citoyens via les plateformes du Web. Un procédé plus rapide et nettement moins cher que le sondage à l’ancienne par téléphone.

Par le Web, c'est-à-dire? Un institut de sondage publie une annonce sur un média en ligne, dans lequel il invite les lecteurs à se prononcer sur un ou plusieurs objets de votation. Ceux ayant cliqué sur le lien sont ensuite priés de répondre à un questionnaire permettant d’établir leur profil et de connaître leur choix. Ce faisant, le sondeur se constitue des panels d’adresses e-mail qui pourront servir pour d’autres sondages.

Les partis et le doigt mouillé

C'est un fait, le marché des sondages en Suisse a pris de l'ampleur. Il y a 10 ou 15 ans, seul l’institut «GfS Bern» renseignait les médias et les Suisses sur les intentions de vote. Aujourd’hui, sur ce créneau-là, on trouve des concurrents comme SSR ou Tamedia.

Pour Georg Lutz, là où l’influence des sondages opère le plus, c’est au sein de l’«élite politique». «On s’en est aperçu avant les dernières élections fédérales, lorsque le PLR, parti bourgeois, a verdi son discours avec des thèmes environnementaux», note le professeur de l’Unil – depuis le vote négatif sur la loi CO2, le PLR semble revirer sur l'autre aile, osant parler à nouveau favorablement d’énergie nucléaire.

«Les partis adaptent leurs communications et leurs campagnes aussi en fonction des sondages», observe Georg Lutz. Mais les formations politiques n’ont pas perdu de leur pouvoir prescriptif. «Je ne sais pas vous, mais moi, confie le professeur, il m’arrive, sur des objets communaux un brin complexes, de suivre le mot d’ordre du parti qui a mes faveurs.» La démocratie suisse not dead.

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C'était attendu, ça s'est produit. Un grand «oui» a surgi des urnes dimanche dernier 28 novembre pour l'initiative sur les soins infirmiers, qui demandait à inscrire dans la Constitution une réglementation des salaires et aux cantons de garantir un nombre suffisant de diplômés et mettre en place une meilleure conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Le secteur des soins souffre effectivement de conditions de travail critiques, mais ce n'est pas le seul. Enrico Borelli, syndicaliste à Unia, nous livre son analyse.

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