«C'est physique. Ça s'impose à nous»: Crans-Montana, 6 mois après
Il fait 25°C. Une brise légère traverse la station, le soleil s'attarde sur les façades, et les remontées mécaniques ont rouvert samedi 13 juin pour la saison d'été. «L'hôtel est plus ou moins rempli pour la saison», nous glisse la réceptionniste. L'air est doux à Crans-Montana.
Le 6 mai, le parcours de golf a rouvert ses greens, et un peu de vie est revenue dans les rues désertées. Car après un hiver tronqué par le terrible incendie du 1ᵉʳ janvier, la saison de ski s'est conclue quinze jours plus tôt qu'à l'accoutumée. Une double peine pour une station qui a sombré dans un silence pesant. «C'était mort», résume un commerçant, qui préfère taire son nom. Il n'est pas le seul: nombreux sont ceux qui, ici, redoutent qu'une parole soit mal interprétée, retournée contre eux dans le village. «La basse saison, c'est mai et juin. Cette fois, on l'a sentie passer pendant trois mois» — avril compris.
Environ 13 établissements, selon lui, auraient baissé pavillon depuis le drame. «Les marges ne sont pas énormes. Quand une saison ne marche pas, c'est fini.» Il marque une pause, puis reprend:
Non loin de là, un restaurant de burgers avait ouvert fin décembre. Il a fermé boutique il y a une semaine à peine.
Comptabilité désastreuse
Non loin, nous rencontrons Patrick Saegesser, propriétaire d'une bijouterie placée juste à côté. Ce Bâlois d'origine vit à Crans-Montana depuis 18 ans. Ancien président de l'UDC locale, il s'est récemment présenté au poste de directeur de Crans-Montana Tourisme et Congrès. Le Nouvelliste l'avait qualifié de «candidat qui dérange». Un homme qui ne mâche pas ses mots, et qui a vu ses chiffres s'effondrer en temps réel.
Après un excellent mois de décembre 2025, le drame du Constellation a fait s'écrouler ses ventes. «Tout janvier, mon mois le plus important, j'ai perdu 90%. D'habitude, je fais 120 à 150 000 francs de chiffres. J'ai dû fermer presque trois semaines, j'avais des bâches jusque sur mon trottoir. Plus personne ne pouvait venir.»
Il confie avoir peur pour ses affaires et d'affirmer:
Contactée, la Commune de Crans-Montana dit ne disposer d'aucun indicateur attestant de fermetures liées à la tragédie. Elle pointe au contraire la bonne santé du marché immobilier, «demeuré particulièrement actif» avec des prix stables par rapport à 2025.
Patrick Saegesser, lui, n'est pas le seul à percevoir un fossé entre le discours officiel et la réalité du terrain. Il glisse une remarque qui en dit long sur les tensions internes à la station:
Sourires et silences
Tout le monde ne lit pas la station de la même façon. Une habitante, originaire du village, refuse l'image d'une ambiance morose que les médias, dit-elle, s'obstinent à entretenir. «J'étais au Beach Club de Crans, il y avait une bonne ambiance. L'ouverture estivale fait du bien. Les gens souriaient.»
«La montagne est toujours là, et ça ne partira pas», nous glisse un autre commerçant, comme on s'accroche à une certitude.
Par hasard, nous croisons un couple de Français venu rendre visite à leur fille, qui travaille dans la restauration à Crans. Elle n'était «pas sûre de revenir ici», confient-ils, «marquée par cet épisode». Elle a finalement décidé de rester.
Un autre habitant nous confie que des amis touristes fortunés et fidèles à la station ont «pris leur jet pour rentrer le lendemain du Nouvel An». Et qu'ils n'ont plus envie de revenir:
D'autres voix s'élèvent pour demander une remise en question plus profonde. «C'est une ambiance pesante. Mais il faut en tirer les bonnes leçons — se focaliser sur la communauté locale, plutôt que de mettre en avant le tourisme à tout prix.» Un désir qui pourrait se heurter à la réalité. «Difficile, quand une société américaine exploite les pistes de ski», coupe net un autre, en référence à Vail Resorts, propriétaire du domaine skiable de Crans-Montana et de onze restaurants.
Ce qui ne s'efface pas
Face à nous, un homme qui a grandi ici, qui y a fait ses premières armes. Il connaît la station par cœur, et c'est peut-être pour cela que ses mots pèsent davantage. «Dans tous les cercles, on en parle encore.» Il convient qu'à Montana, boire un verre, manger un morceau, c'est plus facile qu'à Crans. «C'est plus facile, là-bas.» Puis sa voix se fait plus grave:
Les stigmates ne s'envoleront pas si facilement.
Mardi 16 juin, lors de l'assemblée primaire qui avait attiré la presse nationale et une grosse partie de la population locale, Laetitia Brodard-Sitre nous confie avoir elle-même collé plusieurs portraits de ces jeunes disparus dans l'incendie. Un geste simple, presque silencieux, mais qui dit tout du deuil qui colle encore aux murs de la station.
Un autre habitant le formule autrement: le drame ne va pas s'envoler ainsi. Il va rôder. Rester ancré, longtemps encore.
Il se tait un instant. «Ça marque.»
Le corbeau qui dérange
Le ciel est gris sur Crans-Montana, métaphoriquement. Non loin, un corbeau sème le vent, parfois la tempête, lorsque nous posons la question à plusieurs villageois. D'un coup de plume — ou de clavier — il relayerait des informations que beaucoup, ici, pensent tout bas sans jamais les dire tout haut. Vraiment?
«A l'entre-saison, les gens s'embêtent. Je vais vous dire: ici, c'est un sport national que de cracher sur les autres. Il y a toujours eu des pseudos corbeaux dans la station, c'est pas nouveau», déplore un habitant. Et d'enchaîner, comme on referme un dossier qu'on connaît trop bien:
Sauf que le dénommé Moshe Barras-Bonvin, avec son compte Facebook, semble bien informé de la procédure judiciaire en cours. Personne ne sait comment. Personne ne sait qui il est vraiment. Et les rumeurs vont bon train. Patrick Saegesser est d'ailleurs cité:
On nous glisse que ce n'est pas un seul, «mais plusieurs corbeaux». Mais personne ne sait rien, tout le monde fonctionne à la rumeur.
Un mémorial aux fleurs fânées
Au milieu des secrets, il y a un mémorial. Longtemps érigé à proximité du Constellation, il a depuis été déplacé devant la chapelle Saint-Christophe. Il trône là. Des fleurs fanées, qu'on n'a pas encore songé à changer. Le temps file. Une pierre, où quelqu'un a inscrit au stylo, l'écriture instable: «Aux 41 petits anges.» Un livre d'André Doze, Joseph, ombre du père, posé au milieu des peluches et des photos souvenirs. L'ambiance est pesante.
Des badauds passent à côté, sans vraiment poser le regard. Des golfeurs, clubs dépassant du sac, foulée légère. Un voisin arrose ses géraniums, juste derrière le mémorial. Des cyclistes traversent la place sans trop se retourner. Et en fond, une musique joyeuse s'échappe d'un établissement voisin de la chapelle. Un appel au soleil, au lâcher-prise.
Il suffit de rester là, à observer ces passages, pour comprendre. Les stigmates sont bel et bien présents. Et ils accompagneront la station, longtemps, peut-être pour toujours.
