Les Vaudois doivent trancher un sacré dilemme concernant leur salaire
Le 14 juin, les Vaudois se prononcent sur l'initiative «Pour le droit de vivre dignement de son travail» exigeant un salaire minimum à 23,55 francs de l'heure et le contre-projet façonné par le Conseil d'Etat, qui entend préserver les conventions collectives (CCT) tout en s'adaptant aux réalités du marché du travail vaudois.
Plusieurs cantons romands disposent déjà d'un salaire minimum, dont Genève, Neuchâtel et le Jura. Mais la question divise: d'un côté, une gauche qui veut garantir un revenu digne aux travailleurs les plus précaires; de l'autre, une droite qui redoute les effets sur les petites entreprises, contraintes d'augmenter leur masse salariale.
A gauche, on estime que ce salaire minimum est nécessaire pour compenser la hausse du coût de la vie. Arnaud Bouverat, responsable d'Unia Vaud et député socialiste, dresse un tableau des mutations silencieuses qui ont reconfiguré le quotidien vaudois au fil des décennies: la flambée des primes maladie, la pression du marché du logement, l'accumulation des charges.
Il rappelle que la prévoyance professionnelle, la LPP, les quatre semaines de vacances sont autant de conquêtes que le partenariat social n'a pas su produire seul, et qu'il a fallu inscrire dans la loi.
Mais pour le député PLR au Grand Conseil Quentin Racine, instaurer un salaire minimum (à 23,55 francs) est un «jeu dangereux», d'autant qu'il existe un partenariat social. «C'est un aveu d'échec des syndicats que de proposer ça.»
Arnaud Bouverat n'est pas de cet avis: «Cela fait vingt ans que la question des salaires minimaux est posée.» Dans les branches les plus précaires, là où le taux de syndicalisation est faible, les employeurs ont refusé de s’aligner sur des montants de salaire permettant de vivre.
Un «moindre mal»
Face à l'initiative, les autorités cantonales ont établi un contre-projet. Pour Quentin Racine, il représente un «moindre mal» et «un chemin intelligent entre le tout et le rien». S'il convient qu'il existe des «employeurs voyous», il nuance: «Les employeurs qui paient en dessous du salaire minimum ne le font pas de gaieté de cœur.»
Il avance également une crainte: celle d'un nivellement par le bas.
Il soulève aussi la question des emplois occasionnels: si l'initiative passe, les jobs d'été et les petits travaux ponctuels pourraient en faire les frais. La conseillère d'Etat Isabelle Moret partage cette préoccupation: le risque existe de décourager certaines entreprises, communes ou associations de proposer des petits emplois temporaires à des jeunes en formation: «C'est pourquoi le contre-projet prévoit une exception ciblée pour les jeunes de moins de 25 ans en formation travaillant durant leurs vacances».
Quentin Racine brosse un exemple tiré de sa pratique d'avocat. Il défendait un chef d'entreprise soumis à une CCT prévoyant 100 francs d'augmentation annuelle pour ses employés. «Il m'appelle et me dit: "Unia m'embête parce que je n'ai pas versé les 100 francs de plus cette année." Pourtant, il en avait versé 200 l'année précédente. Unia exigeait quand même les 100 francs prévus, stipulés dans la convention. Il s'est défendu en arguant qu'il avait versé le double. Résultat: il s'en tient à 100 francs et pas plus.» Pour Quentin Racine, le lésé dans cette histoire, c'est l'employé:
Arnaud Bouverat, le député socialiste, n'est pas convaincu: «Cette assertion n'a jamais été vérifiée, et elle est, au fond, profondément contraire à l'esprit du partenariat social. Le partenariat social fixe des règles par branche, en fonction des formations, des compétences, des responsabilités ou de l’ancienneté. Mais ici, il s'agit d'un minimum pour vivre. Qu'est-ce qui justifie que ce minimum soit différent selon qu'on est boulanger ou assistante en pharmacie? A la fin du mois, les factures sont les mêmes».
L'exemple de Genève et Neuchâtel
Genève a introduit son salaire minimum le 1er novembre 2020; Neuchâtel, dès mai 2014. Après plusieurs années d'application, les études indépendantes menées dans ces deux cantons dressent un bilan positif: regain d'attractivité salariale, économie qui absorbe sans heurt la nouvelle législation, et aucune corrélation établie entre salaire minimum et hausse de l'aide sociale ou du chômage, comme l'a récemment confirmé le canton de Neuchâtel.
Le texte soumis au vote ce dimanche dans le canton de Vaud l s'inspire du modèle neuchâtelois, en y intégrant le système d'indexation genevois — un équilibre pensé pour corriger les effets négatifs observés à Neuchâtel. Arnaud Bouverat explique:
Le PLR Quentin Racine objecte que le canton de Vaud n'est pas Neuchâtel. La conseillère d'Etat Isabelle Moret, architecte du contre-projet, approuve, affirmant que «le canton de Vaud a un marché du travail plus diversifié avec des réalités très différentes entre les secteurs urbains, industriels ou encore touristiques».
Durant les travaux parlementaires, les initiants ont fait entendre des témoignages de Genève et Neuchâtel, notamment ceux de fonctionnaires cantonaux chargés des contrôles. «Alors que lutter contre la pauvreté des salariés devrait être une priorité de tous et toutes, sous la pression des lobbys patronaux, la droite refusait simplement d’entendre les expériences faites et de débattre», déplore Arnaud Bouverat.
Refus d'une mise en oeuvre trop rigide
Isabelle Moret oppose une autre lecture:
Selon le député socialiste Arnaud Bouverat, Isabelle Moret qui porte le dossier de l'égalité propose un texte qui prive les femmes d'un salaire digne. «Ce sont elles, majoritairement, qui occupent les emplois à bas salaire, dans des branches peu organisées syndicalement, sans rapport de force suffisant pour défendre leurs conditions de travail.»
Une critique qu'Isabelle Moret balaie, assurant «que dans les secteurs où il n’y a pas de CCT étendue, donc souvent dans les branches les moins organisées syndicalement, c’est le salaire minimum cantonal prévu par le contre-projet qui s’applique».
Et de conclure:
Qu'en pense le peuple vaudois? Il tranchera ce dimanche.
