Il a peint l’horlogerie suisse avant sa mutation
Le vieil horloger qui figure sur le tableau d’Édouard Kaiser (1855-1931) est complètement plongé dans son travail. Son calme et sa concentration ont quelque chose de presque contagieux. Ce type de scènes de genre inspirées par le monde de l’artisanat, dont «L’horloger» du peintre jurassien Kaiser est un exemple, était très apprécié dans l’art de la fin du 19ᵉ siècle.
Ce n’est pas un hasard si le jeune Ferdinand Hodler, en 1879, avait peint lui aussi un tableau représentant un atelier d’horlogerie. Mais Hodler s’intéressait moins à l’activité délicate en elle-même qu’à l’atmosphère générale du lieu et à la vue par la fenêtre sur la ville de Madrid. Séjournant dans la capitale espagnole, il était hébergé par le maître-horloger suisse Charles Abet.
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Cet intérêt étonnant pour l’artisanat ne venait pas de nulle part à cette époque où l’industrialisation fulgurante menaçait les petites entreprises artisanales. Au cours des siècles précédents, les peintres n’avaient pas ignoré le sujet, loin de là. En parcourant attentivement les musées, on le rencontre aussi dans des œuvres plus anciennes. Mais souvent, il n’est là qu’à titre accessoire. Saint Joseph le charpentier fait plutôt figure d’exception, lui qui apparaît habituellement en marge des scènes chrétiennes représentant l’Annonciation. Quand Georges de La Tour, au 17ᵉ siècle, le place – une fois n’est pas coutume – au centre du tableau, il bouscule déjà les conventions.
Cette comparaison révèle un déplacement important du propos. Tandis que Georges de La Tour met au premier plan l’atmosphère chargée de mysticisme, ce qui compte pour Kaiser est de documenter minutieusement un savoir-faire. Tout, dans sa composition, est organisé pour que nous observions de très près les doigts de ce vieil artisan plein de dignité, même si le manque de connaissances sur la fabrication horlogère limite rapidement notre compréhension de la scène. Est-il occupé à limer, poinçonner, graver?
Très vite, les nombreux détails invitent nos yeux à vagabonder. C’est que les outils de l’horloger sont au moins aussi intéressants que ses mystérieux gestes. A quoi servent ces différents ustensiles accrochés au mur derrière lui? Qu’est-ce qui peut bien se cacher dans ces petites boîtes et ces tiroirs? Nous ne voyons pas précisément le mécanisme de la montre, mais bien celui d’un monde où tout est ordonné, où tout a son utilité, sa raison d’être. Le poêle joliment décoré renforce l’atmosphère douillette et apporte visuellement de la chaleur, surtout par contraste avec le paysage enneigé entraperçu par la fenêtre, dont le rideau a été tiré sur le côté pour laisser entrer le maximum de lumière.
Mais l’habileté de Kaiser, qui lui valait l’estime d’un Albert Anker, par exemple, cache plus qu’elle ne montre. Car à cette époque, le monde intact qu’il nous présente ici, cette idylle artisanale tout en tranquillité, était déjà un modèle en perte de vitesse. Ce secteur, installé notamment à Genève depuis le 17ᵉ siècle et l’accueil des huguenots fuyant la France, présentait déjà de multiples visages à la fin du 19ᵉ siècle et devait affronter des mutations radicales.
La fabrication horlogère, qui avait tout d’abord été externalisée dans les régions pauvres du Jura, où des paysans en quête de gagne-pain la pratiquaient à domicile, était de plus en plus confiée à des manufactures quasi industrielles. La dégradation des conditions de travail que cela entraînait, la pression croissante due au travail à la tâche, finirent par causer des soulèvements dans la population ouvrière.
Les petits ateliers en furent réduits à de menus travaux de réparation, peu lucratifs. Sans compter qu’à la fin du siècle, la position dominante que l’industrie horlogère suisse avait conquise sur le marché mondial vers 1870 fut mise à rude épreuve par la nouvelle concurrence américaine.
De ce contexte sociohistorique, comme des questions critiques qu’il soulève, le tableau ne dit rien. C’est d’autant plus étonnant qu’Edouard Kaiser connaissait parfaitement les changements qui affectaient la branche pour les avoir observés lui-même. En effet, avant de se tourner vers la peinture, il avait été graveur comme son père. Un tableau de 1892 montre toute la pénibilité de ce travail. Le visage éreinté de la femme au tour à polir en dit long…
Le tableau «Atelier de boîtiers», peint en 1893, donne une meilleure impression des réalités économiques. Kaiser y montre un atelier déjà partiellement mécanisé, organisé suivant les principes de la division du travail, où l’on fabrique des boîtiers de montres.
A l’Exposition universelle de 1900, qui eut lieu à Paris, Kaiser eut beaucoup de succès avec cette œuvre, qui lui valut une médaille d’argent à l’exposition internationale d’art. Elle fut même reproduite dans le catalogue officiel, contrairement à d’autres tableaux de Ferdinand Hodler ou de Cuno Amiet exposés eux aussi (mais non récompensés).
Dans un contexte où d’autres peintres restaient empêtrés dans les rêves opulents du romantisme tardif, peuplés de nymphes et de faunes, ou s’adonnaient à un symbolisme sans saveur, Kaiser touchait un point sensible, d’autant que l’Exposition universelle célébrait l’âge industriel et que ce thème faisait peu à peu son entrée dans l’art.
Les photographes de l’époque avaient moins peur de se frotter à la réalité. Ce qui pose justement la question du rapport à la photographie, surtout pour des tableaux éminemment réalistes tels que «L’horloger».
Kaiser est ici révélateur. Dans une large mesure, son tableau «L’horloger» est une photographie transposée en peinture et en couleur. Il ressemble au détail près à une scène photographiée vers 1890 par le célèbre photographe genevois Frédéric Boissonnas. Boissonnas diffusait ses photos commercialement, elles étaient répandues.
Un autre cliché assez similaire représentant un atelier d’horlogerie prouve que Kaiser a choisi son modèle dans une optique précise. On y voit un garçon portant une blouse de travail, ce qui rappelle que le travail des enfants était encore répandu. Or Kaiser, dans «L’horloger», a choisi de laisser de côté cette amère réalité. Loin de lui l’idée de faire une étude de milieu social avec une tonalité critique.
Le passage de la photographie à la peinture opéré par Kaiser montre à quelle clientèle il s’adressait: la bourgeoisie, qui dans sa hiérarchie de valeurs plaçait un tableau plus haut qu’une simple photographie. D’ailleurs, à l’Exposition universelle de 1900, les photos étaient présentées aux côtés d’autres artisanats, et non dans la section artistique.
Dans un intérieur bourgeois, il n’était pas question d’accrocher au mur les photographies d’un Boissonnas. Les scènes de genre habilement peintes comme celles que réalisait Kaiser, en revanche, convenaient comme décorations et son «Horloger» a d’ailleurs appartenu à un particulier jusqu’en 2022. En effet, elles offraient l’exactitude de la photographie, avec l’avantage de la couleur, et en lui ajoutant toute la valeur ajoutée culturelle liée à la peinture.
Pour la classe sociale qui pouvait se permettre d’acquérir des tableaux comme ceux de Kaiser, elles instauraient la distance appropriée par rapport aux aspects moins réjouissants d’une société en mutation. Un détail extrait de ce monde et transfiguré par l’esthétique devenait ainsi une image pieuse et réconfortante. Kaiser s’inscrit ainsi dans la nostalgie Biedermeier, qui rêve de ralentir la cadence effrénée de la modernité, fût-ce pour un bref instant de contemplation: celle du tableau.
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