Economie
Argent

«Tout est réuni pour que la bulle de l’IA éclate»

ia bulle financière éclater
Selon l'experte Laura Rischbieter, l’éclatement d’une bulle n'entraîne pas forcément une crise financière.Image: montage watson

«Tout est réuni pour que la bulle de l’IA éclate»

La bulle de l'IA présente plusieurs signes inquiétants, selon l'historienne économique Laura Rischbieter. Son éclatement pourrait provoquer une crise financière si les banques sont fortement exposées.
25.10.2026, 07:0525.10.2026, 07:05
Pascal Michel x
Pascal Michel x

La bulle de l'intelligence artificielle présente des similitudes inquiétantes avec les grandes crises financières du passé. Endettement massif, euphorie des investisseurs et risques de contagion aux banques: l'historienne économique Laura Rischbieter explique pourquoi elle craint un éclatement de cette bulle, sans pour autant annoncer une catastrophe inévitable. Elle revient aussi sur les fragilités du capitalisme et les dangers que représentent, selon elle, des personnalités comme Elon Musk pour les démocraties.

Le monde se demande si le développement fulgurant de l’intelligence artificielle (IA) ne nous conduit pas tout droit vers une bulle financière. Et, surtout, quand celle-ci pourrait éclater. Quel est votre pronostic?
Laura Rischbieter:
Pour moi, la première question est de savoir si la bulle de l’IA va effectivement éclater.

Commençons par cela. Qu’est-ce qui provoque l’éclatement d’une bulle financière?
L'histoire nous enseigne que plusieurs conditions doivent être réunies. L'une d'elles est le niveau d'endettement que les entreprises d'IA comme Anthropic ou OpenAI accumulent par rapport à leurs bénéfices.

«Et de ce côté-là, la situation est plutôt mauvaise»

Pourquoi?
La Banque des règlements internationaux estime que les cinq grandes entreprises technologiques ont, à elles seules, contracté pour un billion de dollars de dettes l’année dernière, soit 1000 milliards de dollars. C’est une somme gigantesque, équivalente au budget de l’Etat allemand.

A propos de l'interviewée
Laura Rischbieter, 49 ans, est professeure d’histoire du capitalisme à l’Université de Bâle depuis 2024. Elle a étudié l’histoire, la sociologie et les sciences politiques à Berlin. Ses principaux domaines de recherche sont l’histoire du capitalisme et celle des crises financières.
infobox image
image: Severin biegler

Ces entreprises investissent massivement dans des centres de données et espèrent réaliser d’importants bénéfices.
Oui. Mais rien ne garantit qu'elles parviendront un jour à réaliser ces bénéfices. Lorsqu'on examine les bulles financières du passé, on retrouve un autre schéma qui correspond également à la situation aujourd'hui.

«Non seulement l'endettement des entreprises d'IA augmente, mais les prêts qui leur sont accordés ont aussi des échéances de plus en plus courtes»

Parallèlement, la demande d'assurances contre les défauts de paiement progresse. Il existe donc aussi un certain scepticisme sur les marchés financiers. D'autres caractéristiques typiques des bulles sont aussi observables.

Lesquels?
Au cours des 200 dernières années, les bulles se sont souvent formées dans un environnement où le crédit était bon marché, autrement dit lorsque les taux directeurs étaient bas. C'était encore le cas jusqu'à récemment. L'argent est donc facilement accessible. Dans le même temps, l'économie tourne au ralenti. Les investisseurs souhaitent profiter de ces crédits avantageux, mais ne savent pas vraiment où placer leur argent. Cela concerne notamment les investisseurs institutionnels, comme les caisses de pension.

Les promesses de l’IA tombent donc à point nommé.
Exactement. Une course à l’investissement s’engage et une véritable euphorie s’installe. C’est également une caractéristique typique des bulles financières.

De nombreux éléments laissent donc penser que cette bulle finira par éclater. Mais quand?
Les prévisions, c'est plutôt l'affaire des économistes (rires). Je dirais que toutes les conditions sont réunies pour que cette bulle éclate. Si, au cours des quatre prochaines années, un très grand nombre d'entreprises européennes et asiatiques n'achètent pas les solutions d'IA d'Anthropic et de ses concurrents, la situation deviendra difficile.

«Mais certains mécanismes contribuent encore à stabiliser le marché»

Lesquels?
Les entreprises d'IA se sont accordé des prêts entre elles. Elles ont également conclu des contrats à long terme avec des fabricants de puces électroniques. Cela peut apporter une certaine stabilité. Ces mécanismes n'empêcheront peut-être pas l'éclatement de la bulle, mais ils pourraient au moins en atténuer les conséquences.

Qu’entendez-vous par là?
L'éclatement d'une bulle ne débouche pas nécessairement sur un système pyramidal et une crise financière. Il peut aussi simplement entraîner un assainissement du marché.

«Le pire scénario serait celui dans lequel des investisseurs issus de différents secteurs et des banques du monde entier auraient engagé des sommes considérables»

Dans ce cas, l'éclatement de la bulle de l'IA pourrait dégénérer en une crise beaucoup plus importante.

Existe-t-il un événement historique qui vous rappelle la bulle de l'IA?
J'en retiendrais deux. D'abord, l'essor du chemin de fer au début du 19ᵉ siècle. Il s'agissait là aussi d'une technologie très coûteuse, qui nécessitait d'énormes infrastructures. Or, les quelques entreprises dominantes ne pouvaient pas développer le réseau ferroviaire aussi rapidement qu'elles l'auraient souhaité. Il manquait des ouvriers, une montagne faisait obstacle, la météo était mauvaise, etc.

«Cette bulle a éclaté à plusieurs reprises»

Et le deuxième exemple?
Il s'agit de la crise dite du «Gründerkrach», en 1873. Comme les créations d'entreprises et les investissements étaient insuffisants, de nombreuses places boursières ont supprimé certaines réglementations. Les restrictions d'accès à la Bourse de Berlin, par exemple, avaient pratiquement disparu, permettant à quiconque le souhaitait de participer aux échanges. Lors de cette crise, l'euphorie était alimentée par de grandes attentes concernant notamment la construction, les chemins de fer et une technologie d'avenir, la télégraphie. Dans le même temps, les transactions boursières portaient principalement sur les titres d'un très petit nombre d'entreprises actives dans ces secteurs.

«Cela a créé un risque de concentration, tandis que l'euphorie entraînait un recours gigantesque au crédit. Ces deux facteurs rappellent la situation actuelle»

Qu’est-ce qui a finalement provoqué l’éclatement de cette bulle?
Lorsqu’une grande banque de Vienne a annoncé son insolvabilité, 120 banques se sont effondrées en quelques heures dans l’Empire austro-hongrois. La crise de confiance qui a suivi s’est propagée à une vitesse fulgurante aux places financières européennes et américaines. Plus personne n’était disposé à renouveler les nombreux crédits en cours.

Quel rôle la réglementation joue-t-elle dans les bulles financières?
Un phénomène revient régulièrement dans les crises du passé: avant leur déclenchement, soit il n’existait aucune réglementation, soit les règles avaient été assouplies au cours des années précédentes.

Dans le domaine de l’IA, on ne voit guère de mesures réglementaires efficaces. Où faudrait-il agir?
La transparence serait un bon point de départ. Elle permettrait d’évaluer correctement les bilans des entreprises, de savoir qui investit réellement dans quoi et de mesurer l’ampleur des risques de défaut de paiement.

Vous avez expliqué que les bulles se formaient souvent lorsque l’argent était bon marché. Quelle leçon les banques centrales peuvent-elles tirer de l’histoire? Comment devraient-elles réagir aujourd’hui?
Avant la crise économique mondiale de 1929, les taux d’intérêt étaient extrêmement bas et l’argent bon marché. Alors que la spéculation prenait de l’ampleur, la Réserve fédérale américaine a relevé son taux d’escompte, autrement dit le taux appliqué aux effets de commerce grâce auxquels les banques peuvent obtenir des liquidités auprès de la banque centrale.

«Cette décision a finalement contribué à faire éclater la bulle à New York»

Avec le recul, on constate que les responsables doivent faire preuve d'une grande prudence dans leurs décisions sur les taux. Une hausse peut freiner la bulle et, en quelque sorte, éviter le pire. Mais cela exige beaucoup de doigté. La Réserve fédérale américaine semble d'ailleurs en être consciente. Elle agit avec une relative prudence et a récemment légèrement relevé ses taux, alors que Donald Trump réclame exactement l'inverse.

Venons-en à une autre leçon tirée d'une crise financière, celle de 2008. On avait alors conclu que les banques d'importance systémique devaient disposer de davantage de fonds propres. Ce débat refait aujourd'hui surface autour d'UBS. Etes-vous favorable à un renforcement de ces exigences?
Je trouve remarquable la détermination avec laquelle la Suisse cherche aujourd'hui à réglementer ce secteur. La taille d'UBS est effectivement disproportionnée par rapport à celle de l'économie suisse. Le pays se trouve en quelque sorte dans une situation d'impuissance. Je ne vois pas en quoi la réglementation envisagée priverait la banque des fondements de son activité.

Ces mesures nous aideraient-elles aussi si la bulle de l’IA venait effectivement à éclater?
Nous ne le savons pas à ce stade. Tout dépend de l’ampleur des investissements qu’UBS a déjà réalisés dans ce secteur.

Les bulles et les crises financières sont-elles plus nombreuses qu’autrefois?
Oui, elles sont devenues plus fréquentes, mais pas nécessairement plus graves. Au 19ᵉ siècle, on a recensé sept crises de ce type.

«Rien qu'au cours des trente dernières années, j'en dénombre huit»

Comment expliquez-vous cette évolution?
Il faut d'abord comprendre une chose: la logique fondamentale du capitalisme consiste à s'endetter aujourd'hui pour réaliser des bénéfices demain. Et ce système fonctionne très bien sur ce principe. Toutefois, la croissance ne suit pas une trajectoire linéaire. Elle connaît régulièrement des reculs. Ces cycles créent périodiquement des situations où la croissance économique est faible, alors que les besoins d'investissement restent importants. C'est ce qui favorise la formation de bulles.

Le capitalisme est-il donc devenu plus vulnérable aux crises au fil du temps?
Les fluctuations se sont quelque peu accentuées. Cela tient notamment à ce que l’on appelle la financiarisation, c’est-à-dire au recours toujours plus important aux services financiers, par exemple aux cartes de crédit et aux crédits à la consommation.

«Cette évolution augmente le risque de crises»

On pourrait aussi dire que les bulles apparaissent là où émergent de nouvelles technologies et des innovations. Peut-on donc leur trouver des aspects positifs?
On peut se référer à l’économiste bien connu Joseph Schumpeter. Il affirmait que l'innovation fait progresser l'économie. Et il avait parfaitement raison. Mais l'innovation entraîne aussi une «destruction créatrice», selon son expression. Le nouveau balaie l'ancien. La question est de savoir si cela nécessite une véritable crise financière ou si un simple assainissement du marché suffit.

C'est précisément parce que le capitalisme engendre régulièrement des crises que la gauche souhaite le dépasser. Le programme du Parti socialiste suisse affirme toujours que le capitalisme doit, à terme, être dépassé grâce à une «démocratisation de l'économie». Peut-on réellement «dépasser» le capitalisme?
Je suis surprise que cela figure dans leur programme. J'avais l'impression que les partis de gauche ne discutaient pratiquement plus de l'abolition du capitalisme. Ce qu'ils veulent, ce sont des syndicats puissants, des prestations sociales, de bons salaires et de bonnes retraites, pas la disparition de tout le système.

«Mais bien sûr, tout peut avoir une fin, y compris le capitalisme. Reste à savoir si c'est réaliste.»

Est-ce que ça l'est?
Je considère la fin du capitalisme comme improbable. Ce système est trop attrayant pour la majorité des gens pour qu'ils souhaitent réellement y renoncer. Cela tient aussi à la promesse qu'il porte, celle de pouvoir façonner son avenir. Je le constate chez mes étudiants: ils se sont construit un parcours de vie entièrement tourné vers le futur. Leur objectif est d'atteindre telle ou telle chose plus tard. Je ne crois pas que quiconque souhaite renoncer à cette perspective.

«Certaines évolutions viennent toutefois saper cette promesse du capitalisme, notamment la montée en puissance des oligarques»

Mais ceux-ci ne connaissent généralement pas le succès très longtemps, si?
Sur le plan économique, ils réussissent généralement très bien. Mais à moyen terme, ils apportent peu aux économies des pays dans lesquels ils vivent. Ils peuvent en revanche exercer une influence politique. Nous le voyons actuellement aux Etats-Unis. Je ne suis pas certaine que nos sociétés démocratiques puissent supporter durablement des personnalités comme Elon Musk. Mais le capitalisme lui survivra probablement aussi. (adapt. tma)

La nouvelle Tesla peut voler
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Télétravail en Suisse: la droite accusée d'agiter «un problème inexistant»
Le conseiller aux Etats PLR, Thierry Burkart veut assouplir les règles encadrant le télétravail. La gauche et les syndicats y voient une attaque contre la protection des salariés. Qui a raison? On fait le point avec une experte.
Déposer les enfants à la crèche à 7 heures, s’installer à son bureau à la maison à 8 heures, travailler jusqu’à 18 heures, récupérer les enfants, préparer le repas du soir, coucher les petits, puis répondre encore en vitesse à deux ou trois mails urgents: ce quotidien serait une réalité pour beaucoup en Suisse. C’est ce qu’estimait le conseiller aux Etats PLR, Thierry Burkart en 2016 déjà. Il avait alors déposé son initiative parlementaire intitulée «Assouplir les conditions encadrant le télétravail».
L’article