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Dans le Bordelais, la vigne cède du terrain

Pourquoi des viticulteurs bordelais remplacent leurs vignes par des kiwis

Uprooted grapevines lie on the ground in a vineyard in the Bordeaux wine region, Gironde, Nouvelle-Aquitaine, France, august 2026. Vine uprooting is supported by subsidy schemes aimed at reducing vine ...
Août 2026, dans la région bordelaise: un sombre tableau.Image: Hans Lucas
La viticulture française cherche des alternatives face à la crise des ventes et à la sécheresse. Beaucoup de petits producteurs doivent arracher leurs vignes.
03.10.2026, 16:2503.10.2026, 16:25
Stefan Brändle

Eric Merle n’a pas vraiment le moral. «Ça fait mal d’arracher toutes ces vignes», confie ce viticulteur bordelais à la carrure robuste. «Surtout quand je pense que je les ai plantées moi-même il y a 40 ans.»

Depuis son Château de Viens, au nord de Bordeaux, flanqué de deux tours carrées, l’homme de 62 ans contemple les rangées de vignes parfaitement alignées, puis lâche à voix basse: «C'est une catastrophe.»

La sécheresse et la chaleur ont durement frappé les vignobles français, au point que les récoltes s’annoncent comme les plus faibles depuis 1957. Selon les premières estimations d’Agreste, le service statistique du ministère français de l’Agriculture, la production de raisin devrait reculer de 28% par rapport à la moyenne des cinq dernières années. Le Bordelais est très touché, tout comme la Bourgogne, l’Alsace et même la région de Cognac. De nombreux viticulteurs déposent le bilan ou se résignent à arracher une partie, voire la totalité, de leurs vignes, tandis que les suicides se multiplient dans la profession.

Merle raconte qu’il est arrivé à Bordeaux à 18 ans, quittant le Lot, une région agricole pauvre, alors que la viticulture bordelaise était en plein essor. Il se forme au métier de vigneron et, quelques années plus tard, alors qu’il est déjà père de famille, reprend un château dans les Côtes de Bourg. C’est un véritable «coup de cœur». Il agrandit progressivement le vignoble, qui passe de 10 à 30 hectares, et produit notamment un vin rouge à base de malbec, récompensé par un prix en 1990.

Au domaine, les vendanges sont bientôt finies. Ce seront les dernières. «En octobre, la pelleteuse arrive», dit Merle en essayant de ne rien laisser paraître. La machine arrachera alors les ceps, les piquets, les fils et les racines. «Je n’en ai plus besoin», lâche le vigneron, avant d’ajouter, non sans amertume: «Si les gens ne veulent plus boire de vin rouge, très bien, je n’en ferai plus.»

Selon l’interprofession des vins de Bordeaux, la consommation de vin rouge produit dans la région a chuté de 58% depuis 1975. «Autrefois, en France, on donnait même aux enfants du vin rouge coupé d’eau à midi. Aujourd’hui, les bars parisiens proposent de plus en plus de vin sans alcool», se désole Merle. «Vous vous rendez compte? Du jus de raisin!»

Eric Merle, viticulteur dans le Bordelais. Propriété acquise en 1983 par Eric Merle, le Château de Viens exploite 30 hectares de vignes au coeur de l’appellation des Côtes de Bourg, sur la commune de  ...
Eric Merle dans ses vignes, qui seront bientôt arrachées.Image: dr

Le viticulteur regrette aujourd’hui de ne pas s’être lancé dans le blanc et le rosé. Il avait préféré exporter son rouge en Chine. Mais en 2019, les tensions géopolitiques ont commencé à peser sur ses affaires. Merle l’a bien vu: «Aujourd’hui, les Chinois préfèrent acheter leur vin en Argentine, au Chili, en Nouvelle-Zélande ou en Australie.»

Merle, qui se décrit comme un vigneron passionné, a finalement décidé d’arrêter. Après l'arrachage de ses vignes, il touchera 4000 euros par hectare abandonné. Avec cette aide, le gouvernement français cherche à réduire la surproduction de vin rouge. Dans le Bordelais, la surface viticole est ainsi passée de 120 000 à 91 000 hectares. Pendant un temps, Merle a envisagé de remplacer les vignes par des arbres fruitiers. «Mais ils ont besoin de trop d’eau. Ils ne survivraient pas à des sécheresses comme celle de cet été.»

Le petit producteur a trois enfants, mais aucun ne souhaite reprendre le domaine. «Je le leur ai déconseillé», reconnaît-il. Il a tenté de vendre son château, comme des centaines d’autres vignerons bordelais, mais en vain: les acheteurs ne se bousculent pas.

Seuls les grands crus du Médoc, de Saint-Emilion, de Pomerol ou de Sauternes tirent encore leur épingle du jeu, selon Merle. Ils souffrent moins du recul de la consommation de vin rouge, en France comme ailleurs dans le monde, et leurs vins profitent même d’un plus grand nombre de journées ensoleillées.

Mais même dans le Bordelais, ces grands vins représentent moins de 5% de la production. Merle résume le problème:

«Nous, les petits producteurs, n’avons pas les moyens de transformer du jour au lendemain un vin à 5 euros en grand cru à 50 euros»

Or produire du vin bon marché n’est rentable qu’avec des volumes suffisants. «Et aujourd’hui, la demande pour des vins sans prétention mais de bonne qualité n’est plus assez forte.»

Ceux qui résistent

Mais tous ne baissent pas les bras. A une dizaine de kilomètres au sud-est du domaine de Merle se trouve celui de Cécile de Taffin. «Nous, on reste», lance cette vigneronne de 42 ans. Son château ne s’appelle d’ailleurs pas L’Insoumise par hasard.

Avec son mari, elle produit un bordeaux supérieur vendu entre 7,50 et 10 euros la bouteille, ainsi qu’un blanc et un rosé. Le couple en exportait une part importante aux Etats-Unis, jusqu’à ce que son distributeur sur place jette l’éponge en 2025 à cause des droits de douane imposés par Donald Trump.

Une seule solution

«Nous somme contraints de réduire la production», explique Cécile de Taffin. «D’ici octobre, nous allons arracher sept de nos 25 hectares de vignes.» Le couple a trouvé une solution inattendue pour remplacer les ceps arrachés, déjà adoptée dans d’autres vignobles: planter des kiwis.

Et ce n’est pas tout. Œnologue de formation, Cécile de Taffin développe aussi l’œnotourisme et organise des visites. Elle explique à ses nombreux visiteurs étrangers que d’autres vignerons bordelais se tournent vers la culture de noix, de sauge ou d’olives. L’un d’eux s’est même reconverti dans l’élevage de poules pondeuses et gagne aujourd’hui davantage avec ses œufs qu’avec la vigne ces dernières années.

«Ich verstehe schon, für einen stolzen Bordeaux-Winzer ist das Umsatteln zu hart», räumt die Winzerin ein. «Aber wer überleben will, muss pragmatisch sein und diversifizieren. Sonst haben wir Kleinwinzer keine Zukunft.»

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