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Economie

Un danger indirect plane sur la Suisse à cause de la Chine

Xie Yanmei est experte de la Chine
La Chine est prête à inonder le monde avec ses voitures électriques bon marché.Image: keystone

«Un danger indirect» plane sur l'économie suisse à cause de la Chine

En soutenant la surproduction, la Chine accroît la pression sur les économies occidentales. La spécialiste de la Chine Xie Yanmei explique pourquoi les pays industrialisés ont intérêt à réagir.
21.06.2026, 18:4921.06.2026, 18:49
Philipp Löpfe
Philipp Löpfe

La Chinoise Xie Yanmei est chercheuse associée senior à l’Asia Society Switzerland depuis 2006. Elle travaille également comme chercheuse à la Rand Corporation. Ses travaux portent sur l’économie politique chinoise ainsi que sur la politique industrielle et la politique étrangère de la Chine.

Elle explique pourquoi la Chine ne devrait pas cesser sa politique d'exportation agressive, et continuer de dominer l'industrie mondiale.

Xie Yanmei
Xie Yanmei est chercheuse associée senior à l’Asia Society Switzerland.

J’aimerais commencer par une question récemment posée par The Economist: «La Chine est très innovante. Son économie est en difficulté. Qu’est-ce qui finira par l’emporter?»
L’économie chinoise est effectivement divisée en deux. Sur le plan technologique, elle est très innovante, dynamique et efficace.

Et très compétitive.
Absolument. C’est ce qui lui permet de continuer à gagner des parts de marché à l’échelle mondiale.

Mais..?
La situation économique reste actuellement assez sombre.

«En chine, la croissance a nettement ralenti, la crise immobilière est loin d’être résolue et le moral des consommateurs est tout sauf euphorique»

Qu’est-ce qui finira donc par l’emporter?
Je peux très bien imaginer que ces deux phénomènes coexistent encore longtemps, car ils sont liés.

En quel sens?
L’Etat chinois a décidé de faire du développement technologique sa priorité et d’y consacrer l’ensemble de ses ressources. Cela se fait au détriment des consommateurs et des bénéfices des entreprises.

Cela signifie-t-il que, comme les entreprises japonaises dans les années 1980, les groupes chinois privilégient les parts de marché aux profits?
Il ne s'agit pas tant de savoir ce que souhaitent les entreprises, mais ce que veut le gouvernement. Il est vrai que les sociétés chinoises qui réussissent à l’international peuvent accroître leurs parts de marché tout en voyant leurs marges diminuer.

Comment ce modèle peut-il tenir?
Le gouvernement garantit des crédits bon marché. Les entreprises chinoises produisent en énormes surcapacités, ce qui alimente ensuite la guerre des prix.

Mais cela a aussi permis à la Chine de devenir le premier fabricant mondial de voitures électriques, de batteries et de panneaux solaires. Pourquoi ne pas en profiter pour transformer notre économie?
En Suisse, cela pourrait peut-être fonctionner. Mais

«Imaginez un chef d’entreprise allemand expliquant à ses employés 'Désolé, je dois vous licencier parce que les produits chinois sont bons et moins chers'»

Ou un responsable politique contraint de dire 'Désolé, ces emplois ont disparu.' Ou encore des représentants de l’Union européenne expliquant: 'Nous avons désormais une économie à zéro émission, mais plus d’emplois'.

The BYD Changzhou car carrier is docked at Terminal Zarate in the Buenos Aires province of Argentina, Tuesday, Jan. 20, 2026, where hybrid and electric vehicles shipped from China are parked next to t ...
Les innombrables voitures électriques du constructeur BYD sont prêtes pour l'exportation.Image: keystone

Les Chinois rétorquent toutefois qu’ils ne veulent pas s’approprier tout le marché, mais seulement la part détenue par les entreprises occidentales en Chine.
Regardez ce qui s’est passé dans l’industrie automobile thaïlandaise.

Expliquez-nous.
Dans l’espoir d’attirer d’importants investissements, la Thaïlande a ouvert son marché aux entreprises chinoises. Le résultat est une situation marquée par d’énormes surcapacités et une guerre des prix. Toyota, qui détenait une part importante du marché thaïlandais, a dû se retirer. Bien sûr, les Chinois ne disent pas qu’ils veulent détruire l’industrie automobile d’autres pays. Mais dans les faits, c’est ce qui se produit.

Quelles leçons l’Europe doit-elle tirer de l’exemple thaïlandais?

«BYD et les autres constructeurs chinois peuvent facilement engager une guerre des prix contre Volkswagen et ses concurrents, sur plusieurs années»

Il peuvent laisser leurs marges tomber presque à zéro, car ils savent qu’ils continueront à bénéficier du soutien financier des banques publiques chinoises.

L’Allemagne n’abandonnera pas son industrie automobile sans réagir. Le Land de Basse-Saxe est un actionnaire important de Volkswagen.
Oui, mais le soutien public allemand n’est pas comparable à celui dont bénéficient les entreprises chinoises.

La guerre entre l’Iran et Israël est un cadeau du ciel pour l’industrie automobile chinoise. Les voitures électriques en ont fortement profité.
A cet égard, la Chine est effectivement l’un des gagnants de ce conflit au Moyen-Orient. Les investissements réalisés pour réduire sa dépendance aux énergies fossiles portent aujourd’hui leurs fruits. Contrairement à l’Union européenne, elle n’a pas constamment changé ses objectifs dans les domaines des voitures électriques et des panneaux solaires. On ne peut pas non plus nier que la Chine a largement contribué à l’essor de technologies qui génèrent beaucoup moins d’émissions.

Les Etats-Unis ne commettent-ils pas une erreur en freinant, voire en remettant en cause la transition écologique?
Cela ne me semble effectivement pas très intelligent. D’autant qu’il ne s’agit pas seulement d’écologie, mais aussi de progrès technologique. Les voitures électriques sont tout simplement supérieures aux moteurs thermiques. Et de nombreuses technologies associées ne sont pas non plus encouragées.

A quoi pensez-vous précisément?
Aux effets d’entraînement. De meilleures batteries peuvent aussi être utilisées dans les drones ou la robotique. Le développement du solaire et de l’éolien en Chine a également favorisé l’émergence d’un réseau électrique intelligent, un smart grid.

Dans cette perspective, est-ce une erreur que les Etats-Unis empêchent l’importation de voitures électriques chinoises grâce à des droits de douane élevés?
Seulement en partie.

«Les Etats-Unis cherchent aussi à éviter de devenir dépendants des produits chinois»
epa12091101 'Mornine,' a Chery Automobile humanoid robot sales assistant, dances during the Malaysia Autoshow 2025 in Kuala Lumpur, Malaysia, 10 May 2025 (issued 11 May 2025). The Chery AiMO ...
Ce robot chinois sert de vendeur de voitures dans un salon automobile en Malaysie en 2025.Image: keystone

La Chine et les Etats-Unis sont dans une course acharnée dans l’intelligence artificielle. Qui va l’emporter? Ou est-ce une mauvaise question...
Ce n’est pas une mauvaise question, et tout le monde se la pose. Les Américains investissent des sommes colossales pour conserver leur avance dans la recherche. Les Chinois, eux, adoptent une approche plus pragmatique. Ils encouragent l’utilisation de l’IA.

«Il faut toutefois garder à l’esprit qu’une intelligence artificielle n’est pas un produit industriel ordinaire»

Une voiture, qu’il s’agisse d’un modèle de luxe ou d’un véhicule du quotidien, transporte des passagers d’un point A à un point B, même si l’expérience de conduite diffère. Avec l’IA, la différence est d’une autre nature.

C'est à dire?
C’est une question de tout ou rien. Une intelligence supérieure peut résoudre des problèmes, accomplir des tâches et même devenir elle-même plus intelligente. Une intelligence inférieure en est incapable. Je peux donc imaginer un scénario dans lequel les Américains réalisent des avancées fondamentales et creusent l’écart avec les Chinois.

La guerre entre l’Iran et Israël tourne de plus en plus au désastre pour les Etats-Unis. La Chine en tire-t-elle aussi un avantage politique?
L’idée que la Chine est la puissance qui garantit la stabilité du monde a certainement fait son chemin. Contrairement à l’administration Trump, Pékin n’a déclenché aucun conflit. Reste à voir dans quelle mesure cela jouera en sa faveur.

Et l'Europe?
Les Européens sont assurément rebutés par le comportement du président américain et considèrent les Chinois comme plus prévisibles. Mais ils constatent aussi le déséquilibre commercial entre l’Europe et la Chine. Cela les inquiète et les rend hésitants.

Les Etats-Unis disposent toujours d’un avantage considérable en matière de soft power. Autrement dit, la culture américaine nous est bien plus familière. Est-ce la raison?
Je suis réaliste et je pense que le soft power est surestimé. S'il était aussi puissant qu’on le prétend, le Canada serait le pays le plus puissant du monde. Au final, ce sont toujours les leviers de la puissance classique — l’armée et l’économie — qui restent déterminants.

Puisque vous évoquez le Canada, en réaction aux tensions provoquées par Donald Trump, les Canadiens ont largement ouvert leur marché aux importations chinoises.
Je pense que c’est une erreur.

«Comment autoriser les voitures chinoises ou les investissements chinois sans subir les effets de la surproduction chinoise?»

A cela s’ajoute le risque de voir les chaînes d’approvisionnement nationales être démantelées. Les constructeurs automobiles chinois favoriseront naturellement leurs propres fournisseurs. Ce modèle fondé sur de faibles marges finira par s’imposer à tous les niveaux et fragiliser l’économie du Canada.

Et faire baisser les salaires.
Ce risque existe effectivement. En outre, le Canada ne peut offrir que des matières premières, principalement du pétrole, en échange des importations technologiques chinoises. Cela me semble être la recette pour un déclin industriel.

La Suisse garde un important excédent commercial avec la Chine. Peut-elle dès lors se permettre d’importer des voitures chinoise?
Grâce à son économie très développée, la Suisse se trouve dans une situation privilégiée. Il suffit de penser à des secteurs comme la robotique ou les technologies médicales, qui figurent parmi les meilleurs au monde.

On peut toutefois se demander combien de temps la Suisse sera capable de préserver cette position privilégiée.
Je crains que les Suisses ne connaissent le même sort que les Allemands. Il y a dix ans, l'Allemagne se considérait largement supérieurs à la Chine. Aujourd’hui, elle a été dépassée, notamment dans le domaine des voitures électriques. Pour éviter un scénario similaire, la Suisse devra donc redoubler d’efforts. Et je vois également un danger indirect.

Chinese President Xi Jinping speaks during an opening ceremony of the China-Russia Years of Education at the Great Hall of the People in Beijing, Wednesday, May 20, 2026. (Kristina Solovyova, Sputnik, ...
Xi Jinping a annoncé que le Chine reste ambitieuse du point du vue industriel.Image: keystone

Lequel?
L’Europe est un partenaire commercial important pour la Suisse. Or elle subit actuellement le choc chinois 2.0. Son économie décroche. La Suisse en ressentira aussi les effets.

La Chine veut-elle devenir l’unique superpuissance économique mondiale?
En 2024, le président Xi Jinping a déclaré explicitement que la Chine voulait réduire sa dépendance économique face au reste du monde, tout en rendant les autres pays plus dépendants du vaste marché chinois.

Pour revenir à la question de départ, la Chine peut-elle atteindre ces objectifs alors qu’elle traverse de si profondes difficultés économiques?
Tout à fait. L’ONU prévoit que la Chine contrôlera déjà environ 45% de la production industrielle mondiale en 2030. Aujourd’hui, cette part est d’environ 35%.

Les problèmes économiques actuels de la Chine ne sont donc qu’un phénomène temporaire?
Je ne vois pas les choses ainsi. Une économie peut avoir de nombreuses faiblesses et rester dominante à l’échelle mondiale. On le voit aussi aux Etats-Unis. Une partie de l’économie américaine est extrêmement innovante, mais l’inflation n’est pas vaincue et les inégalités de richesse continuent de se creuser. C’est aussi le cas de la Chine. Son économie peut être à la fois innovante et en difficulté. (adapt. joe)

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