«Si le vent tourne, le drapeau russe pourrait être hissé à Kiev»
Alors que la guerre en Ukraine s’enlise et que le conflit en Iran rebatt les cartes, Vladimir Poutine se retrouve sous pression. Pour Andreï Gurkov, spécialiste de la Russie, le président russe fait face à une situation de plus en plus fragile, entre tensions économiques, pression intérieure et stratégie internationale devenue risquée.
Vladimir Poutine mène actuellement deux guerres: contre l’Ukraine et, indirectement, aux côtés des Iraniens contre les Etats-Unis. Il s’engage ainsi dans une confrontation directe avec Donald Trump. Pourquoi agit-il ainsi?
Andreï Gurkov: En réalité, Poutine mène même trois guerres.
A Moscou, on comptait sur le fait que le président américain Donald Trump avait besoin de victoires rapides et qu’il allait donc rapidement intensifier la pression sur l’Ukraine pour finalement la contraindre à capituler. Ceux qui s’y opposaient étaient, outre les Ukrainiens luttant pour leur indépendance, les Européens.
Depuis l'attaque de Trump contre l'Iran, le prix du pétrole ne cesse de grimper. Cela rapporte des milliards à la Russie. Poutine est-il le véritable gagnant de la guerre contre l'Iran?
C'est vrai, il profite de la hausse du prix du pétrole.
Poutine gagne sur le plan tactique, car il empoche quelques milliards de plus. Mais l’accord qu’il voulait conclure et qu’il continue de rechercher – partager le monde avec Trump tout en continuant à faire des affaires – s’avère chaque jour plus difficile pour Poutine sur le plan de la politique intérieure, à mesure que la guerre contre l’Iran se prolonge. De plus en plus de Russes disent: Trump a kidnappé Maduro, assassiné les dirigeants iraniens et mène une guerre contre nos alliés – on ne peut pas faire d’affaires avec lui. Poutine a donc intérêt à ce que la guerre en Iran se termine bientôt, même s’il en tire un profit financier.
Poutine voit-il en Trump un partenaire ou un adversaire?
C'est Trump qui a imposé des sanctions drastiques aux plus grandes entreprises russes, Rosneft et Lukoil. Il vient pourtant tout juste d'assouplir le régime de sanctions qu'il avait lui-même instauré contre Cuba afin de laisser passer un pétrolier russe. C'est un personnage contradictoire. Le monde entier se demande comment interpréter son attitude et sa position vis-à-vis de la Russie. Trump a quelque chose d'inquiétant pour Poutine.
Qu'entendez-vous par là?
Poutine a longtemps tiré profit de son image de personnage imprévisible. Il a pu, comme lors de l'annexion de la Crimée, mener des actions auxquelles l'Occident n'était absolument pas préparé.
Vous avez évoqué les pressions politiques internes auxquelles Poutine est confronté. Doit-il vraiment se soucier de ce que dit le peuple russe? Il a mis en place un système de répression extrême qui étouffe toute opposition.
Attention: dans la Russie d'aujourd'hui, il n'y a pas de terreur de masse comme sous Staline, pas de goulags où croupissent des millions de détenus. Poutine est loin d'avoir le pouvoir dont disposait Staline à l'époque. Le système actuel est très dur, mais il repose sur une répression sélective. Les gens sont intimidés par des sanctions draconiennes infligées à certains individus. Bien sûr, Poutine ne dépend pas de l’opinion des électeurs comme dans les pays occidentaux. Mais il a besoin du soutien de la société et surtout de la bureaucratie.
Que se passera-t-il s'il perd ce soutien? Y aura-t-il un coup d'État?
Les coups d'État ne font pas partie de la tradition russe. Le renversement du régime ne viendra pas non plus d'une mobilisation massive de la population dans les rues.
La bureaucratie aux échelons intermédiaires et inférieurs pourrait tout simplement cesser de coopérer, par exemple en ne recrutant plus de soldats et en ne les envoyant plus au front. L'Occident peut soutenir cette évolution en imposant des sanctions sévères à l'économie russe.
Poutine a-t-il encore quelqu'un à craindre en Russie aujourd'hui?
En Russie, il existe une sorte de «parti de la guerre» qui lui demande de faire preuve de fermeté. Les représentants de ce parti gagnent en influence et Poutine semble devoir céder à leurs revendications.
Qu'est-ce que ce «parti de la guerre»?
Il se compose principalement de «blogueurs Z» issus des milieux militaires, dont certains comptent des millions d'abonnés. En Russie, il n'y a pas de médias libres, c'est pourquoi le débat se déroule sur Internet et sur les réseaux sociaux, notamment sur Telegram et YouTube.
Depuis la mort d’Alexeï Navalny, figure de proue des forces libérales et démocratiques, le parti de la guerre est tout ce qui reste de l'opposition en Russie. Poutine craint l’influence croissante de ce milieu, raison pour laquelle l’État tente de contrôler davantage les réseaux sociaux.
Cela signifie-t-il que Poutine va intensifier la guerre et la mener de manière encore plus brutale?
S'il ne parvient pas à conclure un accord avec Trump, il mettra tout en œuvre pour conquérir militairement l'ensemble du Donbass.
Lorsque la soi-disant «opération militaire spéciale» a débuté en 2022, l'idée de la victoire consistait encore à prendre d'assaut Kiev et à conquérir toute l'Ukraine. Après plus de quatre ans de guerre, les attentes quant à une victoire ont été fortement revues à la baisse. D'après ce que je comprends des signaux en provenance de Moscou, on se contenterait pour l'instant de la conquête du Donbass, qui serait présentée comme une grande victoire à la population russe.
Outre les revendications des partisans de la ligne dure, Poutine est confronté à des difficultés économiques. Dans quelle mesure l'économie russe est-elle en crise?L'économie de guerre ralentit depuis 2024. Depuis le printemps 2025, les signes d'une crise économique grave se multiplient. Au début de la guerre, la Russie profitait de prix du pétrole extrêmement élevés, supérieurs à 120 dollars le baril, soit un niveau encore plus haut qu'aujourd'hui. Et le secteur privé fonctionnait encore à l'époque, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Poutine mise de plus en plus sur l'économie d'Etat. Le taux directeur a atteint 15%, empêchant les petits entrepreneurs de financer leurs activités. De plus, la Russie connaît une grave pénurie de main-d'œuvre. Des centaines de milliers de jeunes hommes sont envoyés au front et ne reviennent plus sur le marché du travail.
Quelles en sont les conséquences?
La crise ne cesse de s'aggraver. Elle n'en est pas encore au point où Poutine ne pourrait plus continuer à se battre sur le plan économique. Mais la vitesse à laquelle la crise économique se propage depuis l'automne dernier, comme un cancer, est impressionnante. L'augmentation du prix du pétrole offre actuellement un certain répit, mais il va à nouveau baisser. Les problèmes structurels sont loin d'être résolus.
Dans ces conditions, jusqu'à quand Poutine pourra-t-il encore mener sa guerre contre l'Ukraine?
Poutine est dans une impasse. Il se bat depuis plus de quatre ans en Ukraine sans avoir remporté de grande victoire.
Mais l'idée que la Russie puisse mener une guerre pendant des années avec les problèmes économiques qu'elle connaît actuellement est irréaliste.
Quelle est la stratégie à long terme?
Rester au pouvoir. Poutine est très soucieux de sa santé. Contrairement à de nombreux autres dirigeants russes, il mène une vie saine, ne boit pas d’alcool et fait du sport. Il souhaite profiter le plus longtemps possible de son pouvoir absolu en Russie. À long terme, son objectif est de transmettre le pouvoir aux enfants des membres de son plus proche entourage. Il n’y aura pas d’évolution libérale en Russie sous Poutine, ni, très probablement, après lui.
Un cessez-le-feu en Ukraine pourrait-il être conclu dans un avenir proche? Donnez-nous votre scénario le plus optimiste.
Un scénario optimiste serait que, d’ici à l’hiver prochain, par exemple, les problèmes économiques de la Russie s’aggravent à tel point qu’il ne soit plus possible de payer les soldats et les mercenaires. Sous pression, et incapable de financer la guerre, le Kremlin serait contraint d'y mettre un terme.
Et le scénario le plus pessimiste?
Que Poutine dispose encore de suffisamment de ressources économiques et humaines pour mener la guerre pendant encore un an ou deux et que, en Europe, après les élections dans les pays clés, le vent tourne et que des partis pro-Poutine arrivent au pouvoir.
Est-ce le rêve de Poutine?
Dans l'esprit de Poutine, l'Ukraine n'est pas un Etat indépendant, mais un territoire artificiellement créé par Lénine. À ses yeux, il n'existe pas plus de peuple ukrainien que de langue ukrainienne, et le tout fait partie de l'Empire russe. Il veut réparer l'«injustice historique» qui a fait perdre à l'Empire russe l'un de ses joyaux de la couronne.
Et ensuite, ce sera au tour de l'Europe. Ou cette crainte est-elle exagérée?
En 2021, le Kremlin a lancé un ultimatum à l'OTAN, lui enjoignant de se retirer derrière les frontières établies en 1997. Cela reviendrait à annuler l'élargissement à l'Est, y compris les pays baltes et tous les pays d'Europe de l'Est. Il y a un point que le public occidental doit impérativement comprendre: ce que les peuples d'Europe de l'Est ont perçu en 1989 comme une libération du communisme est considéré par de nombreux Russes comme la perte du butin de guerre légitime issu de la «Grande Guerre patriotique», c'est-à-dire de la Seconde Guerre mondiale. Le butin de la Seconde Guerre mondiale, de la grande victoire pour laquelle le peuple soviétique a payé un prix exorbitant, était le contrôle de l’Europe de l’Est, de l’Europe centrale et orientale, jusqu’à une partie de l’Allemagne. Nombreux sont ceux qui, en Russie, estiment que ce que le «faible» Gorbatchev a cédé, un président fort comme Poutine doit le récupérer.
Mais ils ne veulent pas sérieusement récupérer Berlin-Est.
On en parle dans les émissions de la télévision publique. On peut y voir de la démagogie et se demander si les politologues et journalistes, par ailleurs très qualifiés, qui tiennent de tels propos y croient vraiment. Mais c'est ce que la population veut entendre. Ce qui devrait toutefois être la priorité, ce sont les trois États baltes. Si l'Ukraine venait à tomber, ce que je n'envisage absolument pas, la conséquence logique serait: «Nous avons récupéré l'Ukraine, maintenant nous allons reprendre les pays baltes.»
D'où vient la haine de Poutine envers l'Europe?
Un chapitre de mon livre s'intitule L'Amérique détestée, l'Europe méprisée. Le point de repère pour la Russie, ce sont les États-Unis. Dans l'imaginaire de la société russe, les États-Unis se sont emparés de la place qui revient en réalité à la Russie dans le monde. Cette injustice doit être corrigée. Mais en même temps, on se dit: d’accord, partager le monde avec l’autre superpuissance, c’est aussi un accord honorable. La Chine, d’ailleurs, est généralement ignorée. On vit encore dans l’imaginaire de l’époque soviétique. Donc, on peut conclure un accord avec cette relation d’amour-haine envers l’Amérique, mais pas avec ces petits Européens. On ne les prend pas du tout au sérieux.
Comment les Russes perçoivent-ils la Suisse?
Dans les années 2000 et 2010, la Suisse, tout comme le reste de l’Europe, représentait pour les Russes des classes supérieures et moyennes un immense centre commercial et un parc d’attractions. On se disait: «Nous allons en Suisse pour skier, mais aussi parce que le service y est excellent, qu’on y trouve des montres de luxe et qu’il y a le secret bancaire.»
Aujourd’hui, cette perception a bien changé.
(trad:mrs)
