Au commencement, une menace: «S'il fait quoi que ce soit d’illégal cette fois-ci, il passera le reste de sa vie en prison – comme tous les autres qui tricheront». Dans son bouquin Save America, sorti en septembre dernier, Donald Trump avait mis Mark Zuckerberg dans son viseur.
Sans en apporter la moindre preuve, le futur président des Etats-Unis a longtemps accusé le patron de Meta d'avoir financièrement «comploté» contre lui en 2020, même s'il «amenait sa très gentille épouse aux dîners». Du Trump tout craché. Décidant de garder son bulletin de vote secret en 2024, Zuckerberg s'était risqué à le juger «badass», après l'avoir vu survivre à une tentative d'assassinat en Pennsylvanie, le 13 juillet.
Fallait-il le prendre comme une grosse puce à l'oreille?
Toujours est-il qu'à moins de quinze jours du (second) déménagement de Donald Trump dans le Bureau ovale, Mark Zuckerberg aligne les courbettes aux prochains hommes forts des Etats-Unis. Au pluriel, puisque Elon Musk, éternel adversaire, pourrait bien compter sur une chambre d'amis dans l'aile Ouest de la Maison-Blanche.
En ce début de semaine, nous avons eu droit à des annonces en cascade, qui ont tout pour plaire au nouveau pouvoir. Un mercato rouge vif au conseil d'administration de Meta, pour commencer. Dana White, puissant patron de la ligue de combat UFC et grand allié de Donald Trump, mais aussi Joel Kaplan, un républicain pur jus qui officia notamment comme chef de cabinet adjoint sous George W. Bush. Un redoutable lobbyiste et désormais un «chief global affairs officer» pour Zuckerberg.
Quelques heures après l'annonce de son arrivée dans l'antre des nerds californiens, son jeune patron a une seconde fois surpris tout le monde. Face caméra, le papa de Facebook, d'Instagram et de Threads a annoncé que ses réseaux sociaux allaient «se débarrasser des fact-checkers et les remplacer par des notes de la communauté, similaires à X. En commençant par les Etats-Unis».
La suite est encore plus étonnante.
Here is the full video from Mark Zuckerberg announcing the end of censorship and misinformation policies.
— Saagar Enjeti (@esaagar) January 7, 2025
I highly recommend you watch all of it as tonally it is one of the biggest indications of "elections have consequences" I have ever seen pic.twitter.com/aYpkxrTqWe
Ce n'est pas tout. Accusant les médias traditionnels d'avoir mis trop de pression sur les dangers de la désinformation, Zuckerberg balance, à demi-mot, qu'il en a assez d'être pris pour le dindon de la farce. Selon lui, les fact-checkers auraient été coupables de «trop d'erreurs et de trop de censure» et se seraient surtout montrés bien trop progressistes.
Si bien que pour éviter les biais politiques, le département «Trust and Safety and content moderation» de Meta s'apprête à quitter la Californie, largement démocrate, pour emménager au Texas, un Etat profondément républicain. (On ose à peine se demander comment les employés ont accueilli cette brutale délocalisation.)
Un discours que l'on aurait pu attribuer à Elon Musk ou à n'importe quel partisan d'une liberté d'expression contondante. Pile-poil quatre ans après avoir banni Donald Trump de ses réseaux sociaux, en rebond à l'assaut du Capitole, le petit génie de Menlo Park semble soudain vouloir enfiler une casquette MAGA, sauter dans un Cybertruck et rejoindre la bande à Mar-a-Lago. Ce qu'il a d'ailleurs fait en fin d'année dernière pour enterrer la hache de guerre et laisser une enveloppe d'un million de dollars sur la table.
Une brutale dévotion et un timing qui interrogent. Si Jeff Bezos et Tim Cook ont, eux aussi, lâché un million pour la cérémonie d'investiture, en guise de bonne camaraderie politico-financière, Mark Zuckerberg va (beaucoup) plus loin. Dans les faits, et pour dire les choses crûment, il «permet désormais aux utilisateurs d'affirmer que les personnes homosexuelles et transgenres souffrent d'une maladie mentale», comme l'a écrit le magazine spécialisé Wired.
Forcément plus corporate, Joe Kaplan n'a pas attendu son apéro de bienvenue pour mettre les mains dans le cambouis. Pour le nouveau chief global affairs officer de Meta, «il n'est pas normal que des choses puissent être dites à la télévision ou au Congrès, mais pas sur nos plateformes», a-t-il balancé sur Fox News de bon matin.
Pourquoi, en l'espace de quelques heures et d'une élection présidentielle, l'empire bleu californien a-t-il viré au rouge texan? Une chose parait certaine: Mark Zuckerberg panique. Depuis longtemps à l'étroit entre les sermons des démocrates et les attaques des trumpistes, il est sans doute fatigué d'avoir l'impression de ne jamais satisfaire personne. En faisant sauter ses garde-fous juste avant l'arrivée du 47e président des Etats-Unis, ce sont ses propres fesses qu'il tente de sauver, conscient qu'il n'est pas en terrain conquis.
Il est également possible qu'il profite simplement du nouveau mandat de Donald Trump pour lâcher les chiens et tenter de redonner un coup de pep à ses réseaux sociaux, peut-être moins en muscles que l'indomptable plateforme X. Du progressiste effrayé à l'opportuniste libéral, les supporters MAGA ont déjà choisi. Pour beaucoup de commentateurs d'extrême droite, il est «hors de question d'accueillir» Zuckerberg dans la bande.
En gros, tout le monde a été pris par surprise. Et il faudra patienter plusieurs mois avant de saisir toute la portée (et la potentielle gravité) de ces décisions. Mais la réaction de Mark Zuckerberg prouve une nouvelle fois le poids immense du retour en force de Donald Trump au sommet du monde.