Zelensky perd un allié et gagne un adversaire
Après sa destitution du poste de ministre de la Défense à la mi-juillet, Mykhailo Fedorov est devenu l'une des figures politiques les plus populaires d'Ukraine. Depuis son éviction, la population descend régulièrement dans la rue pour le soutenir et réclamer sa réintégration dans le gouvernement.
Jeune, populaire, Fedorov a été poussé vers la sortie lors d'un remaniement gouvernemental controversé, après être entré en conflit avec le commandant de l'armée, lui-même remplacé peu après.
Porté par ces manifestations de soutien, l'ex-ministre s'est lancé mardi, dans un message vidéo, dans une critique ouverte du pouvoir. Il a dénoncé la corruption et appelé à «restaurer un processus démocratique» via des élections, même en temps de guerre.
Pour Fedorov, la démocratie n'est pas un «luxe réservé aux temps de paix» et il ne pas laisser la Russie la prendre en otage. Le trentenaire a également évoque une crise du système politique ukrainien basé sur un «ancien système» qui continue de fonctionner selon ses propres règles. Des propos qui ont tout d'une campagne électorale.
Il y a des candidats pour remplacer Zelensky
Depuis ce printemps déjà, plusieurs acteurs politiques ukrainiens se sont positionnés en vue d'une éventuelle élection. Plutôt rare en Ukraine, la prise de position de Fedorov semble indiquer que la liste des présidentiables compte désormais un nom de plus.
Le problème, c'est que l'Ukraine reste sous le coup de la loi martiale et selon la Constitution du pays, aucune élection n'est actuellement possible. Celles-ci constitueraient également un défi logistique de taille. Des millions de citoyens se trouvent en effet à l'étranger ou déplacés à l'intérieur du pays, un certain nombre d'entre eux vit sous occupation russe, sans compter le problème de la participation des soldats au vote.
Au sein de la population, la frustration à l'égard du comportement de Volodymyr Zelensky ne cesse de grandir. Plusieurs scandales de corruption et la manière maladroite dont ils ont été gérés avaient irrité une bonne partie de la population.
Il y a également eu la controverse autour des agences anticorruption que le président avait voulu placer sous son contrôle il y a un an, avant de finalement faire marche arrière face aux protestations massives dans la rue. La façon dont Zelensky a limogé des responsables politiques populaires n'a cessé d'agacer en Ukraine.
Populaire ne veut pas dire qu'il va gagner
Mykhailo Fedorov est donc très apprécié, même si son bilan en tant que ministre de la Défense suscite de sérieux doutes. Selon un sondage de l'institut ukrainien Rating Group publié fin juillet dernier, 65% des Ukrainiens lui accordent une confiance «totale» ou «plutôt» totale.
Fedorov occupe ainsi la deuxième place du classement des personnalités publiques en Ukraine, derrière l'ancien commandant en chef des armées et actuel ambassadeur d'Ukraine au Royaume-Uni, Valeri Zaloujny (70%). Le président Volodymyr Zelensky ne recueille, lui, que 59%, se plaçant même derrière son chef de cabinet, l'ancien chef du renseignement militaire GOUR, Kyrylo Boudanov.
Mais en Ukraine, soutenir une personnalité politique ne signifie pas forcément que l'on souhaite voter pour elle. Selon Rating Group, dans le cas de la tenue d'une présidentielle, 22,3% des personnes interrogées voteraient à nouveau pour Volodymyr Zelensky, 14,9% d'entre elles pour Valeri Zaloujny, et seulement 13,4% pour Mykhailo Fedorov.
Son bilan est mitigé
Lorsque le jeune ex-ministre règle ses comptes avec l'«ancien système», il se trouve lui-même dans un paradoxe. Jusqu'au 16 juillet, Mykhailo Fedorov faisait bien partie du système qu'il dénonce, aujourd'hui, et dont il n'est, au final, pas sorti de son plein gré. Dans le jeu de chaises musicales au sein du gouvernement de Zelensky, il a même longtemps incarné une forme de continuité.
Fedorov n'est resté en fonction que six mois, soit pas suffisamment longtemps pour avoir des faits de guerre à son actif. Une grande partie des avancées militaires arrivées durant cette période avait déjà été engagée bien avant sa nomination. Lorsqu'il était ministre du Numérique, Mykhailo Fedorov avait toutefois contribué au développement de la guerre de drones menée par l'Ukraine et à priver les soldats russes du réseau Starlink.
Une amitié s'est rompue
La rupture entre Zelensky et Fedorov est marquante, notamment parce que l'ex-ministre avait conduit sur internet la campagne électorale de l'ex-comédien. Même après avoir quitté son dernier poste, Mykhailo Fedorov avait pris soin d'éviter toute attaque directe contre Volodymyr Zelensky. Début août, il même avait exclu, dans un entretien accordé au New York Times, l'idée de se présenter contre l'actuel président.
Jusqu'ici, Fedorov avait insisté sur le fait qu'il ne reviendrait en politique qu'au poste de ministre de la Défense. Cette porte semble désormais définitivement fermée. Le Parlement a en effet désigné son successeur mercredi en la personne de Ievguéni Khmara, proposé par Volodymyr Zelensky, et confirmé à ce poste à une large majorité. Les prochaines semaines montreront si Mykhailo Fedorov nourrit réellement des ambitions présidentielles.
La population ne veut pas d'élections
Reste que la population ukrainienne n'a pas vraiment la tête aux élections. Directeur de l'Institut de sociologie de Kiev (KIIS), Anton Grouchetsky rappelle que les sondages montrent que les Ukrainiens ne «veulent pas de politique pour le moment». Il a dit à l'AFP:
Selon le dernier sondage d'opinion du KIIS, seules 15% des personnes interrogées estiment que des élections devraient avoir lieu avant la fin de la guerre. Anton Grouchetsky évoque un «consensus solide». Il a constaté mercredi:
(fabian hock/afp)
Traduit de l'allemand et adapté par Joel Espi
