L'Ukraine aura-t-elle la peau des chars suisses? Un expert répond
Dans cette période particulière, la tentation de supprimer le char de combat de l'attirail de l'armée est grande. Nombre d'observateurs sont en effet convaincus que la guerre des drones en Ukraine a scellé la fin de ces engins de combat. Au Département fédéral de justice et police, dirigé par le conseiller fédéral Beat Jans, on partage également cet avis.
Comme le rapportait Blick, le département considère que la mise hors service de la flotte suisse de chars est désormais inévitable et qu'il n'existe pas d'autre alternative, principalement en raison de contraintes technologiques et financières.
Les chars sont le matériel d'armement le plus coûteux de l'arsenal suisse après les avions de combat. Une modernisation en urgence de la flotte de chars représenterait un effort financier considérable. Le coût d'un Leopard 2 dans sa version la plus récente, l'A8, s'élève à 26 millions de francs, forfait de service compris. Sachant que de tels colosses d'acier peuvent être détruits par un drone coûtant quelques centaines de francs, on peut rapidement se poser la question de leur utilité.
A juste titre? Ralf Raths ne le pense pas. Le directeur du musée allemand des blindés de Munster esquisse dans une vidéo l'avenir du char de combat. Malgré la guerre en Ukraine, le char de combat a bel et bien un avenir, avance Ralf Raths, et ce pour plusieurs raisons.
Ils ne sont pas si faciles à détruire
D'abord, les chars ne sont pas si faciles à neutraliser depuis les airs, contrairement à ce que suggèrent certaines vidéos qui circulent sur Internet. Ralf Raths évoque jusqu'à 40 tentatives infructueuses avant qu'un drone ne parvienne réellement à détruire un char. Les grillages de protection et d'autres dispositifs de défense, parfois électroniques, compliquent de plus en plus la tâche des pilotes de drones.
Ensuite, les drones ne peuvent pas remplacer le char. Au sol, l'infanterie a toujours besoin de l'appui des véhicules blindés. Preuve en est qu'après plus de quatre ans de guerre, les deux camps continuent d'engager tous leurs chars disponibles, et en produisent même de nouveaux.
A quoi ressemblera le char du futur? Ralf Raths esquisse trois scénarios possibles.
Le retour du char en casemate, soit sans tourelle
La guerre en Ukraine a transformé la mission du char. Les engins lourds ne sont plus, comme durant la guerre froide, engagés sur un champ de bataille dans des duels avec d'autres chars, mais appuient avant tout l'infanterie grâce à leur puissance de feu. Ils peuvent notamment mener des tirs de «sniper» contre des positions ennemies situées à longue distance.
Pour améliorer la capacité de survie d'un char, on pourrait donc renoncer à la tourelle et intégrer directement le canon dans une caisse basse. Les ancêtres de cette nouvelle génération d'engins, qui devrait bien sûr embarquer tous les systèmes modernes de blindage, d'électronique et de défense, seraient le tristement célèbre canon d'assaut allemand de la Seconde Guerre mondiale, ou plus tard le char suédois S-103, apparu à la fin des années 1960.
Le char porte-drones
Un tout autre concept pour le char de l'avenir est celui d'un porte-avions terrestre roulant, dédié aux drones, avance Ralf Raths. En mer, les cuirassés ont dû céder la place aux porte-avions face à la menace aérienne devenue écrasante. Sur terre, le char classique pourrait de la même façon être supplanté par un porte-drones blindé et mobile.
Celui-ci déploierait, au-dessus du groupe de combat mobile qui l'accompagne, un bouclier protecteur composé de divers drones d'observation et de combat, devenant ainsi le centre nerveux d'un combat interarmes connecté. Le fabricant d'armement allemand Hensoldt poursuit une vision de ce type avec son concept MGCS (Main Ground Combat System).
Le char-robot sans pilote
La fusion du drone et du char en un char-robot téléguidé représente une piste envisageable. Partout dans le monde, les industries de l'armement planchent sur des concepts de ce type, depuis que la guerre en Ukraine a révolutionné l'usage des drones terrestres, jusqu'ici cantonnés surtout à des tâches logistiques.
En 2019, l'armée russe a mis en service un char-robot de ce genre, l'Uran-9, et l'a engagé en Syrie, mais avec peu de succès. La prochaine étape, un char-robot piloté par une intelligence artificielle et affranchi de tout contrôle humain, soulève, selon Ralf Raths, de graves problèmes éthiques et de droit international.
On est encore «dans les années 80-90»
Reste à savoir lequel de ces concepts s'imposera, si tant est que l'un d'eux s'impose un jour. Et pour l'heure, on ignore si la Suisse renoncera réellement à sa flotte de chars.
Le directeur du musée de Munster observe cependant une tendance à s'en tenir à des concepts traditionnels. Ralf Raths explique:
Dans l'industrie de l'armement, la «pensée des années 1980 et 1990» subsiste encore et semble guide les innovations, critique Ralf Raths.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
