Poutine a fait passer un message aux «têtes brûlées en Europe»
La Russie menace l’Otan de recourir à l’arme nucléaire. Mardi, Moscou a adressé une lettre informelle à l’alliance de défense. Le texte indique notamment que le pays est prêt à «utiliser l’ensemble de l’arsenal de forces et de capacités dont il dispose, y compris les armes nucléaires».
L’Otan a réagi en condamnant ces propos, tout en affichant son calme. A l’heure actuelle, rien n’indique qu’une telle attaque russe soit imminente. Des experts avertissent toutefois qu’elle ne peut en aucun cas être totalement exclue. Cette menace doit par ailleurs être considérée comme un élément d’une stratégie plus large, qui englobe aussi d’autres incidents. Comment faut-il donc interpréter la menace russe?
Ce n’est pas la première fois que la Russie menace de recourir à l’arme nucléaire. Dès 2022, l’ancien chancelier Olaf Scholz avait prévenu:
A l’époque, plusieurs éléments semblaient indiquer que cette option faisait au moins l’objet de discussions en Russie. Peu après, le président chinois Xi Jinping était lui aussi intervenu en appelant à «s’opposer ensemble à l’emploi et à la menace d’emploi d’armes nucléaires» – une référence à la Russie. Cette intervention avait eu un effet: il n’avait ensuite plus été question d’armes nucléaires. Jusqu’à aujourd’hui.
La Russie s’adresse aux «têtes brûlées en Europe»
Pour le politologue Stefan Meister, spécialiste de la Russie, cette démarche s’inscrit dans la stratégie adoptée par Moscou depuis le début de la guerre.
Cette démarche correspond aussi à ce qui se passe actuellement dans d’autres domaines. La guerre en Ukraine connaît une nouvelle escalade, avec des attaques toujours plus massives contre les infrastructures civiles, comme cela avait déjà été le cas avant les hivers précédents. La guerre hybride a elle aussi atteint un nouveau sommet avec l’attentat manqué contre l’aéroport de Leipzig, où un drone chargé d’explosifs a été découvert près d’avions Antonov ukrainiens. «C’est également dans ce contexte qu’il faut comprendre cette escalade rhétorique», estime Stefan Meister.
Le Kremlin a confirmé l’existence de la lettre. Son objectif est de rappeler aux «têtes brûlées en Europe» la position de principe de la Russie sur cette question, a déclaré Dmitri Peskov, porte-parole du président Vladimir Poutine. Ces derniers temps, Dmitri Peskov avait toutefois démenti tout projet d’utilisation d’armes nucléaires:
Des réactions européennes entre inquiétude et sérénité
L’Otan a néanmoins vivement critiqué le courrier. Allison Hart, porte-parole de l’alliance, a déclaré: «Nous condamnons fermement toute menace de recours à la force, y compris toute rhétorique irresponsable concernant les armes nucléaires.»
Un haut responsable européen du secteur de la défense a qualifié la situation de sérieuse. Ce serait la première fois depuis la guerre froide que la Russie formule une menace de ce type. Un diplomate de l’Otan a évoqué une tentative d’intimidation de la part de la Russie.
Le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, a souligné qu’il avait fallu répondre à Vladimir Poutine pour lui faire comprendre qu’il devait mettre fin à la guerre en Ukraine et aux menaces nucléaires, qui ne sont ni «utiles» ni «constructives».
Mark Rutte a toutefois souligné qu’il n’était pas particulièrement inquiet face à ces menaces.
Pour Stefan Meister, c’est exactement la bonne attitude: «Il faut rester calme.» L’Europe pourrait difficilement être prise par surprise par une attaque nucléaire. Si l’emploi d’une arme nucléaire était réellement en préparation, les activités russes permettraient de le détecter. «Et ce n’est actuellement pas le cas.»
Le recours à l’arme nucléaire n’est pas inconcevable
Stefan Meister nuance néanmoins son propos: une attaque nucléaire russe ne peut en aucun cas être entièrement exclue. «Le seuil d’emploi des armes nucléaires est plus bas en Russie qu’au sein de l’Otan», souligne-t-il. Alors que l’Otan, en tant qu’alliance défensive, n’utiliserait ses armes nucléaires que pour mener des frappes de représailles, la Russie pourrait également passer à l’attaque. Elle dispose notamment d’armes nucléaires tactiques de plus faible puissance. Sa stratégie nucléaire nationale prévoit qu’elle est également prête à les utiliser.
Même si une attaque nucléaire est donc possible en théorie, Stefan Meister la juge néanmoins assez improbable. Il souligne qu’elle entraînerait une réaction massive de la part de l’Otan. Même si le président américain Donald Trump a récemment remis à plusieurs reprises en question l’engagement des Etats-Unis au sein de l’Otan, Washington ne laisserait probablement pas une attaque nucléaire sans réponse, estime Stefan Meister.
Kaliningrad, au coeur des tensions
La Russie ne représente donc pas, dans l’immédiat, une menace directe de ce type. Moscou a toutefois révélé ce qu’il considère comme une menace de la part de l’Otan. Dans sa lettre adressée à l’alliance, la Russie invoque «l’escalade sans précédent de la situation militaro-politique autour de la région russe de Kaliningrad». L’ambassade russe en Belgique s’est pour sa part plainte publiquement des «déclarations et des actions provocatrices de la direction de l’Otan ainsi que de ses Etats membres à l’égard de la région de Kaliningrad».
La Russie fait probablement référence en particulier à un exercice aérien de l’Otan organisé en août, au cours duquel plusieurs avions de combat avaient décollé à proximité de Kaliningrad tandis que des troupes terrestres polonaises étaient mobilisées. Cet exercice devait également servir de moyen de dissuasion à l’égard de la Russie.
L’exclave russe de Kaliningrad est frontalière de deux Etats membres de l’Otan, la Pologne et la Lituanie, et ne dispose d’aucune liaison terrestre avec la Russie. Cette région revêt une grande importance tant pour l’Otan que pour Moscou: dans les pays baltes, certains redoutent qu’une attaque puisse être lancée depuis l’exclave avec le soutien de la Biélorussie et de soldats venus de Russie. A l’inverse, Kaliningrad est considérée comme une cible potentielle de l’Otan si la Russie devait attaquer l’un des membres de l’alliance. L’armée russe y a stationné des avions de combat ainsi que des missiles de croisière Iskander capables de transporter des armes nucléaires.
Stefan Meister souligne qu’une prise de Kaliningrad par des forces européennes constituerait un scénario tout à fait réaliste si la Russie attaquait les Etats baltes. Moscou semble désormais craindre que l’Europe puisse effectivement frapper l’exclave. Mark Rutte a rappelé dans sa réponse que l’Otan était une alliance défensive et qu'il n’y aura pas d’attaque non provoquée.
La tentative russe d’apaiser la situation s’inscrit elle aussi dans ce contexte. Jeudi, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a insisté sur le fait que la lettre n’avait pas pour but de provoquer une confrontation. L’objectif serait d’assurer la sécurité de l’exclave russe sur la mer Baltique. Stefan Meister ne pense toutefois pas que l’Europe modifiera sa stratégie après cette menace. L’enjeu consiste en effet avant tout à prévenir autant que possible une attaque russe grâce à sa propre présence militaire.
Un signal également destiné à la population russe
Mais si la Russie recommence désormais à brandir la menace nucléaire, lui reste-t-il encore une possibilité d’escalade? Sur le plan verbal, probablement pas. Stefan Meister évoque toutefois d’autres options, par exemple un essai nucléaire, qui pourrait constituer la prochaine étape de l’escalade.
La menace devrait également avoir un impact au sein même de la Russie:
(trad. hun)

