La stratégie nucléaire russe se durcit face à l’Ukraine
Depuis l’annexion des territoires ukrainiens occupés, le Kremlin brandit une menace nucléaire toujours plus sérieuse. Dans la logique du pouvoir russe, toute nouvelle avancée des Ukrainiens est désormais considérée comme une attaque territoriale et donc comme un possible prétexte à l’emploi d’armes nucléaires. Vladimir Poutine a souligné récemment encore l’importance des forces nucléaires stratégiques «pour la défense du pays».
Le dernier grand traité de désarmement nucléaire entre Washington et Moscou a en outre expiré le 5 février. Avec la fin de «New Start», il n’existe pour la première fois depuis des décennies plus aucune limite contraignante aux arsenaux des deux Etats. Des experts en sécurité mettent en garde contre une nouvelle course à l'armement. Jusqu’à présent, aucun renforcement massif n'a toutefois été annoncé.
Selon les estimations actuelles d’experts américains du Bulletin of the Atomic Scientists, la Russie dispose d’environ 4300 ogives opérationnelles. En incluant celles hors service, mais pas encore démantelées, l’inventaire total atteint environ 5400 armes stratégiques et tactiques. La Russie possède ainsi toujours — de justesse devant les Etats-Unis — le plus grand arsenal nucléaire au monde.
Les «armes stratégiques» désignent les ogives avec une puissance de détonation comprise entre 100 kilotonnes de TNT et plusieurs mégatonnes. A titre de comparaison: la bombe qui détruisit Hiroshima en 1945 avait une puissance de quinze kilotonnes. La puissance des armes modernes varie fortement et peut être nettement inférieure à celle de la bombe d’Hiroshima. Cela ne les rend toutefois pas moins dangereuses, bien au contraire.
Près de 1500 bombes nuclaires tactiques russes
Alors que les armes nucléaires stratégiques relèvent de la logique de garantie de destruction mutuelle et servent donc «seulement» à dissuader un adversaire, il en va autrement pour l’utilisation des armes tactiques. Dans les milieux militaires, on considère ainsi les ogives tactiques comme «utilisables», dans une certaine mesure. Vladimir Poutine pourrait lui aussi suivre cette logique, d’autant que la doctrine russe prévoit le principe d’«escalade pour parvenir à la désescalade», autrement dit contraindre l’adversaire à capituler par une frappe écrasante.
En comparaison internationale, la Russie possède également le plus grand arsenal d’armes nucléaires tactiques. Alors que les armées de l’Otan ont largement supprimé leurs stocks — à quelques exceptions près, comme les bombes B61 stockées sur la base aérienne allemande de Büchel — le Kremlin a conservé jusqu’à aujourd’hui l’essentiel de son arsenal tactique. Les chercheurs américains du Bulletin of the Atomic Scientists estiment actuellement à environ 1500 le nombre d'ogives, la plupart sous le contrôle de la marine et de l’armée de l’air.
Les capacités pour acheminer ces ogives vers leurs cibles sont également considérables:
- Sous-marins nucléaires de type Projet 885 Iassen: un nouveau développement de la marine russe, dont le premier exemplaire n’a été mis à l’eau qu’en 2015. Selon Washington, ces sous-marins peuvent tirer des missiles de croisière Kalibr à charge nucléaire sur des cibles terrestres à 2500 kilomètres de distance.
- Bombardiers à moyenne portée: parmi eux, le Tupolev Tu-22M, le Soukhoï Su-24 ou le MiG-31K sont capables de lancer depuis les airs des missiles de croisière à charge nucléaire. Dans cette catégorie, on retrouve aussi le missile hypersonique Kinjal. Le Kremlin affirme l'avoir déjà utilisé à plusieurs reprises dans la guerre contre l’Ukraine, mais équipé d’explosifs conventionnels.
- Le 2S7M Malka: la plus grande pièce d’artillerie au monde, également capable de tirer des obus nucléaires. Elle est déjà employée avec des munitions conventionnelles contre l’Ukraine. Ce canon de calibre 203 millimètres a une portée maximale de 55 kilomètres.
- Les lanceurs de missiles à moyenne portée de type Iskander-M: cette rampe de lancement mobile peut tirer des missiles d’une portée de 500 kilomètres et des missiles de croisière pouvant atteindre 1500 kilomètres — avec des charges nucléaires ou conventionnelles. Des Iskander-M sont également déployés dans l’enclave russe de Kaliningrad, d’où ils pourraient atteindre Berlin, Varsovie ou Copenhague.
Poutine pourrait miser sur l’effet psychologique
Les armes nucléaires tactiques sont apparues pendant la guerre froide. Leur vocation: détruire des concentrations de troupes, des formations de chars, des centres de commandement ou des bunkers souterrains. Cependant, Pavel Podvig, expert en armes nucléaires et en désarmement, considère leur prétendue utilité militaire largement exagérée: «Les discours de la modération quant à ses engins ne servent qu'à justifier leur existence, d’une manière ou d’une autre», a-t-il avancé sur Euronews.
Mais même si la puissance des armes nucléaires tactiques est inférieure à celle des armes stratégiques, leurs effets restent dévastateurs. Les petites ogives produisent aussi un champignon atomique, des retombées radioactives et embrasent tout ce qui se trouve aux alentours. Mais Vladimir Poutine pourrait surtout miser sur l’effet psychologique: briser la résistance des Ukrainiens et dissuader les alliés occidentaux de Kiev de poursuivre leurs livraisons d’armes.
Infrastructure nucléaire aussi à l’étranger
Il demeure très peu probable que le Kremlin recoure à ses armes nucléaires. Dans le même temps, il poursuit toutefois le développement de son infrastructure nucléaire à l’étranger. Dans la ville biélorusse d’Asipovitschy, d’importantes infrastructures militaires ont vu le jour depuis le début de la guerre en Ukraine. Des images satellites montrent de nouveaux hangars pour les Iskander-M, des dépôts de munitions modernisés, des installations de sécurité renforcées ainsi que la construction d’une liaison ferroviaire entre un site présumé de stockage d’ogives et une brigade de missiles.
Après l’expiration du traité New Start et face aux doutes croissants quant à la fiabilité des garanties de sécurité étasuniennes, la question est revenue sur la table de plusieurs Etats européens.
En Pologne, par exemple, le président Karol Navrocki a récemment affirmé être un «grand partisan d’un programme nucléaire polonais». Varsovie veut créer les conditions nécessaires pour développer son propre potentiel, tout en respectant les réglementations internationales. En Allemagne, en revanche, un programme national semble quasiment exclu.
Adaptation française par Valentine Zenker

