Deux minutes pour sauver des vies: ce que l'Ukraine attend de Washington
Même si les délégations de l’Ukraine, de la Russie et des Etats-Unis devaient se retrouver en novembre pour un nouveau cycle de négociations, les perspectives d’un cessez-le-feu restent sombres. L’Ukraine a nettement stabilisé son front cette année et voit donc encore moins de raisons que d’habitude de céder à la principale exigence russe, à savoir se retirer volontairement du nord de la région de Donetsk.
Le succès de la diplomatie de l’émissaire spécial américain Steve Witkoff se mesure donc moins, à Kiev, à l’ouverture d’une nouvelle voie pour mettre fin à la guerre. L’essentiel est plutôt de savoir si l’Ukraine peut s’assurer les prestations militaires américaines dont elle continue de dépendre.
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Et si elle peut dissuader Washington de limiter ses attaques contre les raffineries de pétrole russes, sans obtenir quoi que ce soit de concret en échange.
Le sentiment d'une pression américaine
Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a clairement fixé les priorités cette semaine, après son entretien téléphonique avec le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio: la livraison de davantage de missiles de défense antiaérienne, le fonctionnement du système d’alerte précoce américain contre les missiles balistiques et la levée des restrictions sur Starshield, la branche militaire de Starlink contrôlée par le Pentagone.
Les drones ukrainiens qui utilisent Starshield sont, depuis quelque temps, déconnectés du système à partir de 160km/h. De plus, lors de trois vagues d’attaques russes en l’espace d’une semaine et demie, l’alerte précoce n’a pas fonctionné.
Des défaillances isolées se sont déjà produites régulièrement par le passé. Mais cette accumulation donne à Kiev l’impression d’une pression délibérée. Le soupçon persiste en outre que le Pentagone retarde la libération de missiles Patriot déjà payés, issus des stocks d’Etats européens.
Des minutes supplémentaires vitales
La dépendance de l’Ukraine envers les Etats-Unis a reculé au fil de la guerre. Pour l’échange de données de renseignement, Kiev collabore désormais étroitement avec plus de 20 Etats. Mais seuls les Etats-Unis disposent d’un système d’alerte précoce capable de détecter le lancement de missiles balistiques russes après seulement 20 à 30 secondes.
Même si l’on ne peut guère empêcher les missiles de Moscou de frapper sans systèmes de défense Patriot, l’alerte offre aux civils une à deux minutes supplémentaires pour se mettre à l’abri.
Parce que des vies humaines en dépendent, il est jugé improbable à Kiev que Washington mette totalement fin à cette coopération. Il serait d’autant plus grave que se confirme le soupçon que des alertes n’ont, dans certains cas, pas été transmises délibérément.
Starshield est aussi essentiel sur le plan militaire. Les nouveaux drones intercepteurs ukrainiens, qui donnent de bons résultats, en dépendent pour lutter contre les drones à réaction russes Geran-4 et Geran-5. Le conseiller technologique de Volodymyr Zelensky, Serhiï Beskrestnov, souligne en outre l’importance du système pour les hélicoptères de combat, également engagés contre les rapides engins volants du Kremlin.
Starshield est plus important encore pour l’engagement des drones dits middle strike (réd: de moyenne portée). Leur emploi massif contre la logistique russe dans les territoires occupés a contribué de manière décisive à la stabilisation du front. Or, ces opérations middle strike ont été presque entièrement stoppées par la nouvelle limite de vitesse.
Un fragile équilibre diplomatique
Kiev se rabat donc sur des répéteurs mesh (réd: des dispositifs relais permettant de prolonger la liaison de commande des drones) et d’autres canaux de guidage, mais le nombre de frappes réussies semble avoir nettement diminué. Cela pourrait à son tour peser sur la stabilité du front.
En revanche, Starshield n’a jamais été autorisé pour des attaques sur le territoire russe reconnu au niveau international et ne joue donc aucun rôle dans la campagne de Kiev contre les raffineries de pétrole russes. Donald Trump ne peut donc pas espérer, avec la restriction de Starshield, obtenir davantage de livraisons de diesel russe.
Savoir si le responsable est Donald Trump ou le propriétaire de Starlink, Elon Musk, est jugé secondaire à Kiev. La décision politique revient au président américain. Concernant Starshield, l’influence directe d’Elon Musk sur des engagements militaires concrets serait faible. Les relations avec le Pentagone, sous la direction du «ministre de la Guerre» américain Pete Hegseth, sont plus difficiles. Si la collaboration fonctionne au niveau technique, le contact avec la direction politique du ministère reste compliqué.
Après le sommet diplomatique d’Oslo, Volodymyr Zelensky s’est montré optimiste quant à la levée des restrictions. Lors de deux vagues d’attaques balistiques dans la nuit de mercredi à jeudi, le système d’alerte précoce a à nouveau fonctionné. On ne sait pas si tous les problèmes sont réglés pour autant. A Kiev, on a en outre l’impression que les négociateurs américains Steve Witkoff et Jared Kushner ne sont pas toujours au fait de toutes les informations relatives à la situation de l'Ukraine.
Le numéro d’équilibriste que doit jouer Kiev face à Washington reste donc extrêmement compliqué, et devrait durer au moins jusqu’aux élections américaines de mi-mandat du 3 novembre. (trad. ysc)
